Chapitre IV : Âge des Premiers Refrains (0–c.120 Esr)
Les Chants des Peuples
“Quand les dieux se turent, les peuples durent apprendre à chanter seuls.”
— Fragment des Chroniques de Kar’Drath, Porte des Échos.
⛏️ Les Nains — Forgerons de la Dernière Flamme
Quand les échos de l’Éclipse se turent, les Nains descendirent dans les profondeurs de Kar’Drath, là où brûlait la Forge Primordiale — feu jadis allumé par un Djinn, jamais éteint, jamais dompté.
Ce feu n’était pas un brasier, mais un cœur : le dernier feu djinn, battant au rythme du monde. On disait qu’en s’y penchant, on pouvait entendre l’écho du Premier Chant dans le souffle des flammes.
Sous la direction des Thram-Kael, les cinq lignées reprirent leur labeur sacré : les Veilleurs, gardiens du feu souterrain ; les Briseurs, artisans de guerre et dompteurs de pierre ; les Créateurs, architectes des salles-monde ; les Réparateurs, restaurateurs des œuvres anciennes ; et les Conteurs, graveurs du nom. Les marteaux runiques résonnèrent à nouveau dans les galeries. Chaque coup était offrande, chaque étincelle une prière.
Et lorsque les flammes de Kar’Drath illuminèrent à nouveau les couloirs du monde, on dit que le cœur d’Elserath reprit son battement.
Ce fut alors que Shaël-des-Feuilles, Wyverien errant, chanta la Lamentation du Feu Sourd, un hymne d’écoute et de pardon. Les Conteurs, touchés par la pureté de son souffle, l’adoptèrent selon l’antique rite du Feu Partagé.
Son chant disait :
“Tant que brûle la flamme qui ne s’éteint pas, nul silence n’est complet.”
C’est depuis lors que les Nains ne furent plus seulement considéré maîtres du métal, mais également gardiens de la ferveur du monde.
🌿 Les Wyveriens — Enfants du Souffle Vivant
Sous les ramures titanesques de Virelia, les Wyveriens réapprirent à écouter le vent. Leur peuple, fatigué des orages et du sang, fit de la respiration son art et sa prière.
Les Aevora, prêtres du Souffle, édifièrent des sanctuaires d’air et de lumière — de simples cercles de pierre, ouverts aux brises. Là, ils enseignaient que vivre, c’est respirer pour deux : pour soi, et pour la terre qui respire avec soi.
Les Wyveriens laissèrent croître les forêts sacrées, où même les dragons sylvains se posaient. Ils disaient : « Le monde respire dans chaque battement d’aile. »
Lorsque les brumes se levaient sur Virelia, leurs chants montaient vers le ciel — et le ciel, dit-on, chantait en retour.
⚡ Les Skayans — Héritiers du Tonnerre
Dans les Cimes Tempetueuses, la foudre retrouva sa voix. Les Skayans rebâtirent leurs cités suspendues, forteresses imprenable du ciel.
Leurs Forgerons d’Orage lièrent le métal à la lumière, créant des lames sifflantes qui vibraient à chaque coup d’éclair. Les Voix du Ciel, prêtres de Thal, invoquaient encore la foudre — non pour détruire, mais pour comprendre. Dans leurs mains, l’orage devint prière et arme tout à la fois. Ils disaient que chaque tonnerre était une parole du monde, et qu’en l’écoutant assez longtemps, on pouvait sentir battre le rythme de la Source.
🕊️ Les Hommes — Porteurs du Choix
L’Éclipse avait détruit Altherion, dont les tours s’étaient effondrées dans le silence. Mais les Hommes, nés du doute et de la liberté, relevèrent la cité de ses ruines.
Sous leurs mains, la magie et la raison s’unirent à nouveau. Ils rebâtirent les dômes de cristal, purifièrent les Arches brisées, et firent du savoir un acte de foi. Leur don, offert par Nareth la Libre, était celui d’apprendre tous les arts — et surtout, de les lier.
Les mages, les forgerons et les poètes travaillaient côte à côte, tissant la lumière et la pensée en œuvres d’un nouveau genre. Quand la nuit tombait sur la cité renaissance, les étoiles se reflétaient sur ses dômes de verre, comme si le ciel lui-même observait ces enfants du recommencement, curieux de voir ce qu’ils allaient créer en l’absence des dieux.
🌊 Les Lireathi — Mémoire des Flots
Sous la lumière mouvante de Lysséa, les Lireathi retrouvèrent leur chant. Leur peuple, né de la mer et du souvenir, fit de l’eau son livre et du courant son encre.
Ils dressèrent les Aedres du Reflet, tours translucides plongeant dans la mer, dont les murs captaient la vibration des vagues et du vent. Ainsi naquit le Chœur des Mille Mémoires, symphonie silencieuse que seul le cœur attentif perçoit.
Les Lireathi n’érigèrent ni trônes ni murailles : leur royaume était celui des reflets. Et lorsque la marée montait, ils affirmaient que la mer murmurait encore le nom oublié de la Mère des Océans.
“Tout ce que la mer prend, elle finit par rendre.”
🌘 Les Aelran — Veilleurs du Crépuscule
Dans les ruines d’Élyndarion, les Aelran marchaient parmi les pierres brisées. Ils avaient jadis blessé le monde — et portaient désormais le fardeau de le consoler.
Leur langue, l’Élynar, ne pouvait mentir : même la roche vibrait à son timbre. Ils parcouraient les terres pour apaiser les âmes oubliées, et gravaient sur les stèles de pierre les mots qu’aucun autre peuple n’osait prononcer.
« Nous ne chantons pas, disaient-ils, nous écoutons ce qui reste du monde. »
Et sous leur silence, les étoiles semblaient se souvenir qu’elles aussi avaient été des voix.
🩸 Les Orcs — Frères du Feu et de la Terre
Sur les Steppes d’Ormarr, le monde n’avait pas encore cicatrisé. Les Orcs, fils de la chair des Titans, étaient nombreux, farouches, divisés. Chaque clan prétendait détenir la flamme du vrai feu — celui qui forge, celui qui brûle, celui qui juge.
Les tambours résonnaient, appelant à la guerre. Ce fut la Guerre des Trois Soleils Rouges, ainsi nommée parce que trois fois, le ciel s’embrasa et trois fois, les plaines se couvrirent de flammes. Pendant trente années, le sang remplaça la pluie. Les montagnes pleuraient, les fleuves fumaient.
Mais un jour, du cœur du brasier, s’éleva un guerrier sans bannière : Rokhan Fils-de-la-Cendre. Son bras portait la marque des Titans, sa voix faisait trembler les armées. Un à un, il défia les chefs des clans, et les vainquit sans jamais les tuer. À chacun, il offrit la main et le feu partagé. Ainsi, la fureur devint serment, et la guerre, souvenir.
“Que le feu soit notre frère, non notre tombe.”
Sous sa parole, les tambours se turent. Les Orcs frappèrent leur poing sur le cœur, non pour jurer la guerre, mais la fraternité retrouvée.
🔥 Le Dragon des Cendres
Mais le monde, lui, n’avait pas oublié la colère. Des entrailles d’une montagne du Couchant, un Dragon de Cendre au nom oublié s’éveilla — Vestige de l’orgueil de Kaelgor et de Thal, monstre né du feu, qui refusa que les enfants des Titans foulent ces terres.
Il dévora les plaines, fit fondre les lances et rugit comme mille forges. Ses cendres s’étendaient jusqu’à l’horizon, et nul mage, nul guerrier ne pouvait approcher sans être consumé.
Rokhan alla à sa rencontre, dans ses propres montagnes. Il invoqua l’Ormah’dur, et la flamme vivante jaillit dans ses veines. Il devint l’incarnation de la fureur des Titans.
Puis il avança.
Sept jours et sept nuits durant, Rokhan et le Dragon s’affrontèrent — Le feu contre le feu, la fureur contre la fureur. La terre fondit sous leurs coups, les montagnes rugirent, et le ciel lui-même sembla trembler de douleur.
Au septième jour, Rokhan abattit son marteau sur le cœur du monstre, et le monde se tut.
Quand la poussière retombant, Le Dragon gisait immobile, Et Rokhan, debout au milieu des cendres, avait cessé de respirer.
Son corps, entièrement marqué par l’Ormah’dur, se changea en pierre rouge sombre. Il demeura debout, l’arme levée vers le ciel, gardien éternel de la flamme qu’il avait apaisée.
“Le feu fut son frère — et la pierre, son tombeau.”
Depuis ce jour, Les Dragons de Cendre respectèrent à jamais les Orcs. Ils les reconnurent comme leurs égaux, les seuls mortels dont le feu ne faiblit jamais.
🌠 L’Étoile Rouge
Cette nuit-là, un point de feu apparut dans le ciel. Une étoile rouge, brûlante, que nul ne pouvait regarder sans larmes. Elle fut nommée Ormah’Durath, ou Rokhan le Forge-Roi.
Ainsi, le guerrier devint astre.
Son feu ne brûle plus, mais veille — Et dans les nuits de guerre, on dit qu’elle s’embrase encore, comme pour rappeler aux peuples que le vrai feu n’est ni arme ni châtiment, mais gardien.