Annexe cosmologique

🌑 Vael — La Secrùte

La Secrùte, Gardienne du Secret, Celle qui porte le Voile et Promesse du Refuge : la Primordiale de l’Ombre.

Origine : Vaesha Nature : Primordiale Enfants : Aelran LiĂ©e Ă  : Oris Essence : Ombre ‱ Secret ‱ RĂȘve ‱ Refuge

🌑 Vael — La Secrùte

« Une vĂ©ritĂ© n’a pas besoin d’ĂȘtre exposĂ©e pour ĂȘtre vraie. »

— Parole attribuĂ©e Ă  Vael

Celle qui naquit derriĂšre le reflet

Il existait parmi les mondes du Premier Chant une planĂšte dont personne n’aurait su dire avec certitude oĂč s’arrĂȘtait la lumiĂšre et oĂč commençait son reflet.

Vaesha.

La PlanĂšte Miroir.

Une sphÚre argentée.

Miroitante.

Presque toujours enveloppée de brumes pùles.

La lumiĂšre qui atteignait sa surface ne semblait pas simplement revenir.

Elle glissait.

Se fragmentait.

Se repliait sur elle-mĂȘme.

Certains reflets donnaient l’impression de conduire vers des horizons qui n’existaient nulle part sur le monde qui les produisait.

Une montagne pouvait apparaĂźtre dans une brume oĂč aucune montagne ne se trouvait.

Une lumiĂšre pouvait sembler provenir d’un endroit oĂč aucun astre ne brillait.

Une forme pouvait ĂȘtre visible sans que son origine le soit.

Puis, un jour, les reflets cessÚrent simplement de répondre à la lumiÚre.

Ils commencÚrent à lui répondre autrement.

Le Chant de Vaesha se replia sur lui-mĂȘme.

Devint silence.

Puis voile.

Puis conscience.

Ainsi naquit Vael.

La SecrĂšte.
Celle qui recouvre la nuit.
La Promesse du Refuge.
Celle qui offrit le rĂȘve.
La Primordiale de l’Ombre.

L’Ombre n’est pas l’absence de lumiùre

Les traditions tardives reprĂ©sentĂšrent parfois Vael comme l’opposĂ© d’Élyon.

La Nuit contre le Soleil.

L’Ombre contre la Lumiùre.

L’obscuritĂ© contre l’éclat.

Mais une ombre n’existe que parce qu’une lumiĂšre rencontre quelque chose qui l’empĂȘche d’atteindre entiĂšrement ce qui se trouve derriĂšre.

L’Ombre est une limite.

Une frontiĂšre.

Une protection.

Un espace auquel le regard n’accùde pas directement.

Vael ne dit jamais :

« Que rien ne soit vu. »

Elle dit :

« Tout n’a pas besoin de l’ĂȘtre. »

Le droit de ne pas ĂȘtre exposĂ©

Un monde entiÚrement éclairé serait également un monde sans intimité.

Chaque pensée observable.

Chaque vulnérabilité visible.

Chaque douleur exposée.

Chaque secret accessible.

Chaque faiblesse offerte au premier regard.

Aucun endroit oĂč pleurer seul.

Aucun lieu oĂč retirer son masque.

Aucune pensée qui appartienne seulement à celui qui la pense.

Aucune porte que l’on puisse fermer.

Aucune nuit.

Vael offrit donc au monde quelque chose qui peut sembler modeste face aux montagnes de Kaelgor ou à la lumiùre d’Élyon.

Elle lui donna :

le droit de ne pas ĂȘtre regardĂ©.

La SecrĂšte

Pour beaucoup de mortels, cacher quelque chose revient presque automatiquement Ă  mentir.

Vael ne l’a jamais considĂ©rĂ© ainsi.

Mentir consiste Ă  prĂ©senter comme vrai ce qui ne l’est pas.

Garder un secret consiste simplement à refuser de donner une vérité.

Quelqu’un demande :

« Que penses-tu ? »

Vael peut répondre :

« Cela m’appartient. »

Elle refuse de considĂ©rer la curiositĂ© de celui qui demande comme un droit sur ce qu’elle est.

Ce qui ne t’appartient pas

Vael considÚre que certaines vérités possÚdent un gardien légitime.

Une peur confiée à un ami.

Une confession.

Un désir jamais exprimé.

Une blessure.

Le souvenir d’une honte.

Une identitĂ© que quelqu’un n’est pas prĂȘt Ă  dĂ©voiler.

Un nom reçu dans l’intimitĂ©.

Une promesse faite dans une chambre oĂč personne d’autre n’était prĂ©sent.

Le fait qu’une chose soit vraie ne signifie pas qu’elle appartient à tout le monde.

« Tout ce qui peut ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ© ne doit pas l’ĂȘtre. »

Pour Vael, la rĂ©vĂ©lation peut parfois ĂȘtre une violence.

Le Voile sur ses yeux

Vael apparaĂźt toujours le visage partiellement couvert.

Ses yeux ne sont jamais visibles.

Un voile les recouvre.

Il fait partie de la maniùre dont elle choisit d’exister parmi les autres.

Les récits divergent sur sa matiÚre.

Certains parlent d’une Ă©toffe noire.

D’autres d’une brume argentĂ©e.

D’autres encore affirment qu’il ne s’agit pas rĂ©ellement d’un tissu mais d’une absence de lumiĂšre qui prend la forme d’un voile.

Une chose demeure :

Vael ne montre pas ses yeux.

Celle qui pourrait regarder

Son domaine lui permet de percevoir ce qui se retire du regard ordinaire.

Les hésitations.

Les peurs dissimulées.

Les choses que quelqu’un cache derriùre une posture calme.

Les rĂȘves.

Les symboles.

Les parties d’un ĂȘtre qu’il refuse parfois lui-mĂȘme de regarder.

Elle pourrait apprendre Ă©normĂ©ment en posant simplement son attention sur quelqu’un.

Alors elle couvre ses yeux.

« Parce que je peux voir ne signifie pas que j’ai le droit de regarder. »

Celle qui recouvre la nuit

Lorsque Vael participa au façonnage d’Elserath, elle ne crĂ©a pas simplement l’obscuritĂ©.

Elle étendit son voile sur le ciel.

La lumiĂšre proche recula.

Et quelque chose apparut.

Les étoiles.

Elles étaient déjà là.

Mais le jour les cachait.

Lorsque le ciel devint sombre, des milliers de lumiĂšres jusque-lĂ  invisibles purent enfin ĂȘtre perçues.

Ainsi, paradoxalement, Vael cacha une lumiùre


pour en rĂ©vĂ©ler d’innombrables autres.

La Promesse du Refuge

Vael ne promet pas :

« Rien ne pourra jamais t’atteindre. »

Elle promet :

« Il existe un endroit oĂč tu peux cesser d’ĂȘtre regardĂ©. »

Un refuge peut ĂȘtre une maison.

Une grotte.

Une forĂȘt.

Une nuit.

Une chambre verrouillée.

Un manteau tiré sur un visage.

Les bras de quelqu’un auprùs de qui l’on n’a plus besoin de faire semblant.

Ou simplement quelques instants de silence.

Vael appartient Ă  tous ces lieux.

Le Sommeil

Parmi les dons les plus étranges attribués à Vael se trouve le sommeil.

Dormir, c’est quitter temporairement la lumiùre consciente du monde.

Le corps demeure.

Mais l’esprit recule.

La voix se tait.

Le regard se ferme.

Pendant quelques heures, l’univers cesse d’exiger une rĂ©ponse immĂ©diate.

Le sommeil est donc peut-ĂȘtre le premier refuge intĂ©rieur offert aux ĂȘtres vivants.

Vael regarde les consciences épuisées et leur dit :

« Tu peux partir un moment. »

Celle qui offrit le RĂȘve

Mais Vael ne donna pas seulement le sommeil.

Elle offrit le RĂȘve.

Un espace oĂč l’esprit continue d’exister alors mĂȘme qu’il s’est retirĂ© du monde extĂ©rieur.

Le rĂȘve est une vĂ©ritĂ© qui refuse parfois de parler directement.

Une peur devient monstre.

Une culpabilité devient une maison vide.

Un désir devient horizon.

Une personne disparue revient sous un visage légÚrement différent.

Un souvenir se mĂȘle Ă  quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Le langage du symbole

Vael comprend mieux que quiconque qu’une vĂ©ritĂ© peut devenir insupportable lorsqu’elle est exposĂ©e sans voile.

Le rĂȘve lui donne une autre forme.

Une douleur trop grande devient paysage.

Une peur devient poursuite.

Un choix impossible devient croisement.

Une absence devient porte qui refuse de s’ouvrir.

L’esprit peut alors s’approcher indirectement de ce qu’il aurait rejetĂ©.

VoilĂ  la sagesse du mystĂšre.

Le voile ne détruit pas nécessairement la vérité.

Parfois, il la rend supportable.

Les cauchemars

Les cauchemars appartiennent eux aussi Ă  Vael.

Un cauchemar peut ĂȘtre une peur.

Un traumatisme.

Un avertissement de l’esprit Ă  lui-mĂȘme.

Une douleur qui ne connaĂźt encore aucun langage plus doux.

Vael ne cherche pas Ă  faire disparaĂźtre les cauchemars.

Elle peut demander :

« Pourquoi a-t-il pris cette forme ? »

Et parfois :

« Qu’essayais-tu de te dire ? »

Le rĂȘve n’est pas toujours un refuge agrĂ©able.

Mais il reste un espace oĂč l’esprit peut parler sans devoir ĂȘtre entendu par tout le monde.

Le dernier refuge intérieur

MĂȘme lorsqu’un ĂȘtre ne possĂšde plus rien, quelque chose peut lui rester.

Un prisonnier peut rĂȘver.

Un enfant enfermé peut imaginer ailleurs.

Un mourant peut fermer les yeux.

Le geĂŽlier peut contrĂŽler une piĂšce.

Une porte.

Une chaĂźne.

Un repas.

Il contrîle beaucoup moins facilement ce qui se trouve derriùre les paupiùres de celui qu’il retient.

Vael offre donc une libertĂ© extrĂȘmement modeste.

Mais parfois décisive :

un endroit intĂ©rieur oĂč le monde n’entre pas entiĂšrement.

Soustraire

S’il fallait rĂ©sumer le pouvoir de Vael par un seul verbe, ce serait peut-ĂȘtre :

soustraire.

Vael peut soustraire une chose :

  • au regard ;
  • Ă  l’attention ;
  • au bruit ;
  • Ă  la lumiĂšre ;
  • Ă  la reconnaissance ;
  • Ă  certaines perceptions du Chant.

Un lieu peut toujours exister physiquement.

Une personne peut se tenir Ă  quelques pas.

Un objet peut rester exactement Ă  sa place.

Et pourtant le monde semble avoir cessé de vous aider à les trouver.

Le Voile

La manifestation la plus pure de cette capacité porte naturellement un nom :

le Voile.

Lorsque Vael le dĂ©ploie, l’endroit n’est pas plongĂ© dans une obscuritĂ© complĂšte.

Les choses deviennent simplement moins certaines.

Les contours perdent leur netteté.

Les distances deviennent difficiles Ă  mesurer.

Les sons semblent provenir d’un endroit lĂ©gĂšrement diffĂ©rent de leur origine.

Le regard glisse.

L’attention se dĂ©tourne.

Le Chant lui-mĂȘme paraĂźt hĂ©siter avant de rĂ©vĂ©ler ce qui se trouve derriĂšre.

Un sanctuaire placé sous le Voile de Vael peut se trouver au milieu du monde


et demeurer impossible Ă  trouver.

Le monde cesse de vous aider

C’est probablement l’aspect le plus Ă©trange de son pouvoir.

Une forteresse bloque physiquement l’accùs.

Une illusion trompe.

Le Voile de Vael produit quelque chose de différent.

Vous pouvez regarder dans la bonne direction.

Passer Ă  quelques mĂštres.

Entendre presque un bruit.

Remarquer un chemin.

Puis quelque chose dans votre esprit juge cette information insignifiante.

Vous continuez.

Vous ne comprenez mĂȘme pas que vous avez manquĂ© quelque chose.

Vael n’a pas supprimĂ© le lieu.

Elle l’a retirĂ© de ce que votre attention Ă©tait prĂȘte Ă  considĂ©rer comme important.

Les reflets

Vaesha explique probablement pourquoi les reflets occupent une place si importante dans le domaine de Vael.

Un reflet montre une chose.

Mais indirectement.

Vous ne regardez pas l’objet.

Vous regardez la lumiĂšre qui l’a quittĂ©, a touchĂ© une surface puis vous est revenue.

C’est une vĂ©ritĂ© dĂ©tournĂ©e.

Une prĂ©sence accessible par un chemin qui n’est pas celui du regard frontal.

Vael aime cette logique.

Elle ne détruit pas les vérités.

Elle leur permet parfois de n’ĂȘtre atteintes qu’à travers un autre chemin.

Les voies entre les voix

Les Aelran appelleront plus tard Vael la maĂźtresse des voies entre les voix.

L’expression est ancienne.

Son sens exact s’est probablement perdu.

Elle dĂ©signe peut-ĂȘtre ces espaces oĂč une chose peut passer sans emprunter la route Ă©vidente.

Entre deux ombres.

Entre deux reflets.

Entre deux silences.

Vael peut sembler entrer dans une piĂšce puis ne plus ĂȘtre lĂ  lorsque quelqu’un dĂ©tourne le regard.

Elle était présente.

Puis elle ne l’était plus.

Personne ne sait exactement quand elle est partie.

Le Silence supérieur

Vael est également profondément liée au silence.

Celui avant une confession.

Celui d’un ĂȘtre qui refuse de rĂ©pondre.

Celui aprĂšs une mauvaise nouvelle.

Celui entre deux personnes qui n’ont rien besoin de dire.

Celui d’une piùce vide.

Celui dans lequel quelqu’un Ă©coute vraiment.

Vael les comprend tous.

Elle ne considĂšre pas automatiquement un silence comme une absence.

Parfois :

le silence est exactement ce qui devait ĂȘtre dit.

MĂȘme l’existence peut ĂȘtre cachĂ©e

Les manifestations les plus profondes du Voile peuvent aller bien au-delĂ  de la simple dissimulation.

Vael peut cacher une forme.

Un son.

Une présence.

Un lieu.

Un souvenir.

Mais lorsqu’elle pousse son domaine jusqu’à l’une de ses expressions les plus absolues, elle peut dissimuler quelque chose de plus fondamental encore :

le fait mĂȘme qu’une chose existe.

Elle la place derriÚre un voile si profond que le monde extérieur cesse de la reconnaßtre comme faisant partie de lui.

Pour ceux qui demeurent en dehors du Voile


Elle n’a jamais existĂ©.

Le Voile de l’Existence

Lorsqu’un ĂȘtre ordinaire disparaĂźt derriĂšre une illusion, ceux qui le connaissaient se souviennent de lui.

Ils savent qu’il manque quelqu’un.

Ils peuvent le chercher.

Ils peuvent constater son absence.

Le pouvoir absolu de Vael fonctionne autrement.

Lorsqu’elle dissimule l’existence mĂȘme d’un ĂȘtre, les souvenirs qui conduisent vers lui cessent d’ĂȘtre accessibles.

Parce qu’ils sont eux aussi placĂ©s derriĂšre le Voile.

Une mÚre peut avoir eu un fils pendant trente années.

Vael cache son existence.

Elle n’a jamais eu ce fils.

Sa maison peut avoir contenu sa chambre.

Elle ne voit plus une chambre vide appartenant à quelqu’un d’absent.

Elle se souvient simplement que cette piĂšce a toujours eu une autre fonction.

Une photographie peut encore physiquement contenir sa silhouette.

Mais le regard glisse sur elle.

Ou l’esprit la rĂ©interprĂšte.

Le monde ne présente pas un trou évident.

Il voile le trou lui-mĂȘme.

Le monde comble l’absence

La plupart des esprits supportent mal une incohĂ©rence qu’ils ne peuvent pas reconnaĂźtre comme telle.

Alors ils remplissent les vides.

Cette chambre ?

Elle a toujours été une réserve.

Cette troisiĂšme assiette retrouvĂ©e au fond d’une armoire ?

Probablement une erreur.

Cette lettre adressĂ©e Ă  quelqu’un dont le nom semble impossible Ă  retenir ?

Un correspondant oublié.

Cette cicatrice reçue en protĂ©geant quelqu’un ?

Le souvenir conserve la blessure.

Pas celui pour qui elle fut reçue.

Le Voile n’invente pas une nouvelle rĂ©alitĂ©.

Il rend simplement la véritable explication inaccessible.

Et les ĂȘtres construisent naturellement le reste autour de cette absence.

Un refuge absolu

Dans sa forme bienveillante, ce pouvoir est probablement le plus grand refuge que Vael puisse offrir.

Un enfant peut ĂȘtre poursuivi par une puissance absolue.

Par des prophĂštes.

Des mages.

Des réseaux de surveillance.

Des ĂȘtres capables de suivre les traces du Chant.

Vael pose son voile sur lui.

Et soudain


la poursuite cesse.

Parce qu’ils ne se souviennent plus qu’il existe quelqu’un à poursuivre.

Les ordres deviennent absurdes.

Les affiches de recherche perdent leur sens.

Les archives qui mentionnent l’enfant deviennent des documents incomprĂ©hensibles ou nĂ©gligĂ©s.

Celui qui voulait le tuer ne se demande mĂȘme plus oĂč il se cache.

La question elle-mĂȘme a disparu derriĂšre le Voile.

C’est alors que le titre de Vael prend son sens le plus absolu :

la Promesse du Refuge.

Une arme plus terrible que la mort

Mais comme tous ses pouvoirs, le refuge peut devenir chĂątiment.

Vael peut cacher quelqu’un contre son grĂ©.

Et alors cette capacitĂ© devient l’une des plus cruelles que possĂšde un Primordial.

Elle peut retirer l’existence d’un ĂȘtre du regard de tous ceux qui l’aiment.

Un roi obsédé par son héritage.

Par son nom.

Par les statues.

Par les livres.

Par la certitude que le monde parlera de lui pendant mille ans.

Vael pourrait simplement dire :

« Puisque tu voulais que tous te regardent


apprends ce que tu es lorsqu’aucun regard ne te reconnaĂźt. »

Puis le voile tombe.

Ses statues existent encore.

Mais personne ne sait qui elles représentent.

Ses lois existent.

Mais son nom ne signifie rien.

Ses descendants ne se souviennent plus de lui.

Ses ennemis eux-mĂȘmes oublient de le haĂŻr.

Et lui demeure lĂ .

Vivant.

Seul témoin de sa propre importance.

La disparition d’un royaume

À une Ă©chelle plus grande, Vael pourrait dissimuler bien davantage qu’un individu.

Un bĂątiment.

Un sanctuaire.

Une forĂȘt.

Une cité.

Et mĂȘme un royaume entier.

Les routes existent toujours.

Les murs sont toujours lĂ .

Mais les voyageurs bifurquent sans comprendre pourquoi.

Les cartes deviennent difficiles à interpréter.

Les archives mentionnant l’endroit semblent insignifiantes.

Les commerçants ne pensent plus à y aller.

Les voisins cessent de se demander ce qu’il y a au-delà de telle montagne.

Une civilisation entiùre pourrait vivre derriùre le Voile


à quelques journées de marche du reste du monde.

Et le monde extĂ©rieur serait sincĂšrement convaincu qu’il n’existe rien d’important Ă  cet endroit.

Lever le Voile

Lorsque Vael retire cette dissimulation, l’existence revient au regard du monde.

Une mĂšre regarde un inconnu.

Vael lĂšve le Voile.

Et trente annĂ©es d’amour lui reviennent en un instant.

Un ami se souvient soudain de toutes les conversations.

Une ville cachée réapparaßt dans les cartes mentales du monde.

Des archives que personne ne comprenait deviennent immédiatement évidentes.

Des événements qui semblaient incohérents retrouvent leur cause.

Le monde ne reçoit pas une nouvelle histoire.

Il rĂ©cupĂšre simplement l’accĂšs Ă  celle qu’il avait toujours eue.

La derniĂšre profondeur du Refuge

Vael peut cacher votre visage.

Puis votre voix.

Puis votre présence.

Puis votre trace.

Puis votre souvenir.

Puis, finalement


la certitude mĂȘme que vous avez jamais existĂ©.

Et cela explique peut-ĂȘtre mieux que tout pourquoi Vael est Ă  la fois l’une des Primordiales les plus douces


et l’une des plus terrifiantes.

Parce que si elle vous aime, elle peut vous cacher Ă  presque tout ce qui existe.

Et si elle dĂ©cide que le monde doit ĂȘtre cachĂ© de vous


elle peut peut-ĂȘtre faire en sorte qu’il continue comme si votre nom n’avait jamais Ă©tĂ© prononcĂ©.

« L’Ombre ne dĂ©truit pas toujours ce qu’elle fait disparaĂźtre.

Parfois, elle le garde lĂ  oĂč plus aucun regard n’a le droit de suivre. »

Sa colĂšre

Vael parle peu.

Elle crie encore moins.

Sa véritable colÚre ne produit pas davantage de bruit.

Elle en retire.

Une Vael irritée peut devenir plus froide.

Une Vael réellement furieuse devient presque impossible à percevoir.

La lumiĂšre baisse.

Les sons se feutrent.

Les contours du monde se dissolvent légÚrement.

Les autres rĂ©alisent soudain qu’ils ne savent plus exactement oĂč se trouve l’horizon.

Puis Vael parle.

Ce qui provoque la SecrĂšte

Parmi toutes les violences, certaines touchent particuliĂšrement son domaine.

Arracher volontairement un secret.

Forcer quelqu’un Ă  rĂ©vĂ©ler une chose intime.

Entrer dans un rĂȘve sans consentement.

Exposer publiquement une vulnérabilité simplement pour humilier.

Détruire un refuge.

Traquer quelqu’un jusque dans le seul endroit oĂč il pensait pouvoir respirer.

Ces actes ne blessent pas seulement des ĂȘtres.

Ils violent une frontiĂšre que Vael considĂšre fondamentale.

Ils affirment :

« Parce que je peux atteindre cet endroit, j’ai le droit d’y entrer. »

Vael répond :

non.

L’intimitĂ© absolue

Un chùtiment particuliÚrement associé à Vael apparaßt dans plusieurs traditions.

Elle enferme parfois un ĂȘtre dans une Ombre oĂč aucune perception extĂ©rieure n’est fiable.

Il voit.

Mais ne reconnaĂźt plus.

Il entend.

Mais les voix ne signifient plus rien.

Les silhouettes existent.

Mais aucune identité ne leur reste.

Il ne sait plus si quelque chose se tient prĂšs de lui.

Il est seul.

ComplĂštement.

Vael lui offre alors ce qu’il avait refusĂ© aux autres :

une intimité absolue.

Le danger de l’Ombre

Le Refuge peut devenir fuite.

Le Secret peut protéger un crime.

Le Silence peut devenir lùcheté.

Le RĂȘve peut devenir refus de vivre.

L’IntimitĂ© peut se transformer en isolement.

Une ombre peut cacher celui qui fuit un meurtrier.

Elle peut aussi cacher le meurtrier.

Vael ne prétend donc jamais :

« Ce qui est caché est bon. »

Elle affirme seulement :

« Ce qui est cachĂ© n’est pas mauvais parce qu’il l’est. »

Nareth

Vael et Nareth se comprennent probablement profondément sur un point.

Toutes deux dĂ©fendent une frontiĂšre autour de l’ĂȘtre.

Nareth défend le droit de choisir.

Vael défend le droit de ne pas tout livrer.

La Tisseuse peut voir mille routes sans forcer quelqu’un à en prendre une.

La SecrĂšte peut percevoir ce qui se cache sans exiger qu’on le rĂ©vĂšle.

Oris

Et puis il y avait Oris.

Parmi les relations qu’entretint Vael avec les autres Primordiaux, aucune ne ressemblerait autant, aux yeux des mortels, à ce qu’ils appelleraient une relation amoureuse.

Vael est le Secret.

Oris est la Patience.

Elle se retire.

Il attend.

Elle garde le silence.

Il ne le remplit pas.

Elle ne révÚle pas tout.

Il ne transforme pas ce manque en problÚme à résoudre.

Ils peuvent rester longtemps cĂŽte Ă  cĂŽte sans parler.

Et aucun des deux ne considĂšre que quelque chose manque.

Celui qui ne lui demandait pas de se montrer

Oris ne demande pas Ă  Vael de devenir plus visible pour lui.

Il n’interprùte pas son silence comme un rejet.

Il ne demande pas :

« Qu’est-ce que tu caches ? »

Il sait qu’une chose peut exister sans lui appartenir.

Vael pouvait disparaĂźtre pendant longtemps.

Oris ne la poursuivait pas.

Il attendait.

Puis elle revenait.

Et il disait simplement :

« Te voilà. »

Vael aurait demandé :

« Tu savais que je reviendrais ? »

Oris :

« Non. »

« J’espĂ©rais. »

Pour Vael, cela valait probablement plus que beaucoup de déclarations.

Vaelune

Oris façonna pour elle une lune.

Vaelune.

Claire.

RéguliÚre.

Prévisible.

Ses phases suivent un rythme presque parfait.

Elle apparaĂźt.

CroĂźt.

DisparaĂźt.

Puis revient.

Le geste possédait quelque chose de profondément intime.

Oris ne lui offrit pas une lumiĂšre destinĂ©e Ă  vaincre l’Ombre.

Il lui offrit une lumiĂšre qui savait elle-mĂȘme disparaĂźtre.

Vaelune disait :

« Tu peux partir dans l’ombre.

Je n’ai pas besoin que tu demeures visible pour croire Ă  ton retour. »

Orishar

Vael répondit.

Elle façonna Orishar.

Une lune sombre.

Voilée.

Instable dans ses rythmes apparents.

Ses cycles semblent obĂ©ir Ă  une logique qu’il est difficile de rĂ©duire Ă  une mesure simple.

Parfois elle revient vite.

Parfois elle tarde.

Parfois elle apparaĂźt lorsque les observateurs avaient cessĂ© de l’attendre.

Vael offrit ainsi au MaĂźtre des Âges quelque chose qu’il possĂ©dait rarement :

une attente dont il ne connaissait pas exactement la durée.

Le secret offert au Patient

Orishar est peut-ĂȘtre la maniĂšre qu’eut Vael de dire :

« Attends-moi sans faire de mon retour une dette. »

Oris était né de Narethia.

De la régularité.

De cycles terriblement parfaits.

Vael lui donna un mystĂšre.

Quelque chose à contempler sans nécessairement chercher à le réduire immédiatement à une équation.

Une chose dont la beautĂ© rĂ©sidait aussi dans ce qu’elle refusait de donner.

Oris apprit ainsi que la patience ne consiste pas seulement Ă  savoir attendre longtemps.

Elle peut signifier :

attendre sans savoir combien de temps.

Deux lunes comme conversation

Vaelune et Orishar furent donc bien davantage que deux astres.

Elles furent une conversation.

Oris dit :

« Ton absence n’annule pas ton retour. »

Vael répond :

« Ton attente n’a pas besoin de connaĂźtre son terme. »

Aucun des deux ne demande à l’autre de devenir davantage semblable à lui.

Ils donnent prĂ©cisĂ©ment ce que l’autre ne pouvait pas se donner seul.

Les peuples mortels transformĂšrent naturellement ce geste en rĂ©cit d’amour.

Ils parlĂšrent de cour.

D’union.

De fiançailles cosmiques.

Les Primordiaux n’auraient probablement pas utilisĂ© ces mots.

Mais ils n’auraient peut-ĂȘtre pas entiĂšrement contestĂ© ce qu’ils tentaient de dĂ©crire.

Le Crépuscule

De leur accord vint naturellement le Crépuscule.

Le jour est encore présent.

La nuit arrive.

Aucun des deux ne possĂšde encore entiĂšrement le ciel.

La lumiĂšre diminue sans ĂȘtre brutalement dĂ©truite.

L’ombre progresse sans exiger une victoire soudaine.

Oris donne au passage sa durée.

Vael lui donne son voile.

Le Crépuscule devient ainsi :

du Temps devenu Ombre.

Et :

de l’Ombre traversĂ©e par le Temps.

Les Aelran

De cette harmonie naquirent les Aelran.

Les Enfants du Crépuscule.

Ils ne furent pas simplement créés par deux Primordiaux travaillant ensemble.

Ils furent la conséquence de la maniÚre dont Oris et Vael avaient appris à se comprendre.

Oris leur donna le passage.

La sensibilité aux ùges.

La perception de ce qui se transforme.

Vael leur donna le rĂȘve.

Le silence.

La capacité à sentir ce qui existe derriÚre la surface immédiate.

Ils devinrent un peuple vivant dans l’intervalle.

Ni pleinement jour.

Ni pleinement nuit.

Un peuple capable d’écouter ce qui hĂ©site entre deux Ă©tats.

Conscience du Temps et du RĂȘve

Oris et Vael ne voulurent pas seulement donner chair Ă  leurs enfants.

Ils voulurent donner conscience au Temps et au RĂȘve.

Les Aelran portent donc en eux une perception particuliÚre du réel.

Le prĂ©sent leur paraĂźt rarement entiĂšrement sĂ©parĂ© de ce qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©.

Le rĂȘve ne disparaĂźt jamais tout Ă  fait lorsqu’ils ouvrent les yeux.

Ils ne vivent pas dans un monde oĂč Ă©veil et songe sont deux territoires absolument sĂ©parĂ©s.

Quelque chose demeure entre les deux.

Une lueur.

Une intuition.

Une possibilité.

Comme le Crépuscule demeure un instant entre jour et nuit.

L’Éclipse des Voix

L’Éclipse fut donc Ă©galement l’échec d’une civilisation qui avait cessĂ© d’accepter le mystĂšre.

Les anciens Aelran ne supportaient plus qu’une partie du monde puisse leur rĂ©pondre :

« Non. »

Ils voulurent une harmonie sans refus.

Une vérité sans voile.

Une perfection oĂč plus rien ne resterait en dehors de leur comprĂ©hension.

Le résultat fut une catastrophe.

Les Aelran modernes retiendront finalement une idée beaucoup plus proche de Vael :

le monde doit toujours conserver le droit de répondre.

Ou de ne pas répondre.

La Fracture du Ciel

Vael fut arrachée à Elserath avec les autres Primordiaux.

Le geste possédait pour elle une cruauté particuliÚre.

Elle était la Primordiale du retrait choisi.

Et elle fut retirée du monde sans choix.

Voilà toute la différence entre refuge et prison.

Vael avait donnĂ© aux ĂȘtres la possibilitĂ© de se cacher lorsqu’ils le dĂ©siraient.

La Fracture l’empĂȘcha, elle, de revenir lorsqu’elle le dĂ©sirait.

Son propre domaine venait d’ĂȘtre retournĂ© contre elle.

La nuit continua sans elle

Pourtant, l’Ombre demeura.

Le ciel continua de devenir sombre.

Les ĂȘtres continuĂšrent de dormir.

De rĂȘver.

De fermer leurs portes.

De confier des secrets.

De chercher des refuges.

Des enfants continuĂšrent de se cacher sous des couvertures lorsque le monde devenait trop grand.

Des amants continuùrent de se dire des choses que personne d’autre n’entendrait jamais.

Des fugitifs trouvĂšrent encore des forĂȘts assez profondes pour disparaĂźtre.

Vael n’était plus lĂ .

Mais le besoin auquel elle avait répondu existait toujours.

Les lunes demeurĂšrent

Vaelune et Orishar continuÚrent également leur course.

Leurs crĂ©ateurs Ă©taient sĂ©parĂ©s d’Elserath.

Leurs cadeaux demeuraient.

Vaelune disparaissait.

Puis revenait.

Orishar se révélait à son propre rythme.

Ainsi, longtemps aprÚs que Vael et Oris eurent cessé de marcher sous le ciel, leur ancienne conversation continua.

Ce que Vael refuse

Vael ne demande pas au monde d’ĂȘtre entiĂšrement cachĂ©.

Une vie passĂ©e uniquement dans l’ombre peut devenir aussi terrible qu’une vie sans aucune ombre.

Le refuge doit permettre de ressortir.

Le sommeil doit finir par conduire Ă  l’éveil.

Vael ne protùge pas l’Ombre parce qu’elle croit qu’elle doit gagner contre la Lumiùre.

Elle la protùge parce qu’un monde sain a besoin des deux.

Un endroit oĂč ĂȘtre vu.

Et un endroit oĂč ne pas l’ĂȘtre.

Ce qu’elle ne dira jamais

Il existe de nombreuses questions auxquelles aucune tradition ne possÚde de réponse.

Ce que Vael voit réellement derriÚre son voile.

La premiĂšre chose qu’elle rĂȘva.

Le premier secret qu’elle garda.

Ce qu’elle pense exactement de certaines dĂ©cisions des autres Primordiaux.

Ce qu’elle murmura à Oris lorsque les Aelran ouvrirent les yeux.

Ce qu’elle ressentit lorsque la Fracture les arracha au monde.

Elle aurait pu répondre à certaines de ces questions.

Elle ne l’a pas fait.

Et il faut peut-ĂȘtre accepter cela.

Comprendre Vael ne signifie pas découvrir tous ses secrets.

Cela signifie aussi comprendre pourquoi certains doivent rester les siens.

La SecrĂšte

Vael ne donna pas au monde les tĂ©nĂšbres afin d’éteindre la lumiĂšre.

Elle donna Ă  la lumiĂšre une limite.

Elle recouvrit le ciel.

Et les étoiles apparurent.

Elle donna l’ombre.

Et les ĂȘtres dĂ©couvrirent qu’ils pouvaient se mettre Ă  l’abri.

Elle donna le sommeil.

Et les consciences apprirent qu’elles pouvaient se retirer quelques heures sans cesser d’exister.

Elle donna le rĂȘve.

Et les vĂ©ritĂ©s apprirent qu’elles pouvaient parfois parler sous une autre forme.

Elle donna le Secret.

Et le monde comprit qu’une chose peut ĂȘtre vraie sans appartenir Ă  tous.

Elle posa un voile sur ses propres yeux.

Parce qu’elle connaissait la violence possible du regard.

Puis elle rencontra Oris.

Le Patient.

Celui qui n’exigeait pas qu’elle se rĂ©vĂšle davantage pour lui prouver qu’elle Ă©tait lĂ .

Il lui offrit Vaelune.

Une lumiĂšre qui savait disparaĂźtre et revenir.

Elle lui offrit Orishar.

Un secret dans le ciel.

Une attente sans date.

Et de cet accord naquirent les Aelran.

Les Enfants du Crépuscule.

Ceux qui portĂšrent en eux le Temps, l’Ombre, le passage et le RĂȘve.

La Fracture arracha Vael Ă  Elserath.

Mais elle ne put arracher au monde le besoin de ce qu’elle avait offert.

Parce qu’un ĂȘtre vivant ne peut pas toujours demeurer sous le regard.

Parce qu’une conscience doit parfois fermer les yeux.

Parce qu’un secret peut protĂ©ger autant qu’une armure.

Parce qu’un rĂȘve peut porter une vĂ©ritĂ© trop fragile pour ĂȘtre encore prononcĂ©e.

Parce que toute lumiÚre finit par créer quelque part une ombre.

Et parce que parfois


ce n’est pas dans la lumiĂšre qu’un ĂȘtre trouve la sĂ©curitĂ©.

Ainsi demeure Vael.

La SecrĂšte.
La SƓur de la Nuit.
Celle qui recouvre le ciel afin que les étoiles apparaissent.
Celle qui porte le Voile.
Celle qui offrit le sommeil.
Celle qui offrit le rĂȘve.
La Gardienne du Secret.
La MaĂźtresse des voies entre les voix.
La Promesse du Refuge.
La Primordiale de l’Ombre.