⏳ Oris — Le Patient
« Ne crains pas que l’instant passe.
C’est parce qu’il passe qu’un autre peut venir. »
— Parole attribuée à Oris
Celui qui naquit de la régularité
Il existait parmi les mondes du Premier Chant une sphère dont la régularité semblait presque irréelle.
Narethia.
La Clepsydre du Cosmos.
Ses tempêtes revenaient. Ses ombres accomplissaient les mêmes passages. Ses vents reprenaient des trajectoires que d’autres vents avaient suivies des siècles auparavant, comme si le monde entier respirait selon une mesure qu’il n’avait jamais besoin de corriger.
Les cycles s’accumulèrent.
Un passage en suivit un autre.
Ce qui était présent devint passé.
Ce qui n’existait pas encore devint présent à son tour.
Et peu à peu, cette succession prit conscience d’elle-même.
Ainsi naquit Oris.
Le Patient.
Le Maître des Âges.
Le Gardien du Cycle.
Celui qui fait s’écouler l’instant.
Le Primordial du Temps.
Celui qui fait s’écouler l’instant
Le cœur d’Oris n’est ni le passé ni l’avenir.
Il est l’écoulement.
Oris appartient à ce passage presque imperceptible entre maintenant et ce qui vient d’être.
Il ne considère pas la disparition du présent comme une tragédie. Sans elle, rien de nouveau ne pourrait jamais arriver. Un instant éternel serait une prison. Un monde incapable de devenir passé serait un monde incapable d’avoir un avenir.
« Ce n’est pas parce qu’une chose finit qu’elle a échoué.
Certaines choses doivent finir pour que le reste puisse commencer. »
Le Patient
Oris ne possède pas simplement un tempérament calme.
Il entretient avec l’attente un rapport que peu d’êtres peuvent réellement comprendre.
Un mortel attendant vingt ans sacrifie une part considérable de son existence. Oris, lui, peut attendre un millénaire comme quelqu’un d’autre attendrait la fin d’une pluie.
Il sait que certaines choses ne peuvent apparaître avant d’avoir reçu assez de durée.
Une graine doit pousser.
Une pensée mûrir.
Une civilisation apprendre.
Une blessure cicatriser.
Un peuple commettre parfois plusieurs fois la même erreur avant d’en comprendre le coût.
Oris ne considère donc pas l’attente comme une absence d’action.
« Attendre n’est pas ne rien faire.
C’est laisser le monde terminer ce qu’il a commencé. »
Le sable
Oris entretient avec le sable une relation que les récits les plus anciens décrivent toujours comme étrange.
Il l’aime.
Bien avant que le premier mortel ne mesure une heure avec des grains, Oris pouvait déjà rester longtemps immobile sur une plage, une poignée de sable entre ses doigts. Il le regardait s’écouler, en ramassait parfois quelques grains qu’il conservait pendant des années avant de les rendre exactement à l’endroit où il les avait trouvés.
Les autres Primordiaux cessèrent assez vite de lui demander pourquoi.
La réponse était profondément liée à sa nature.
Un grain de sable est rarement une petite chose.
Il est souvent la fin visible d’une chose immense.
Ce que le Temps fait de la pierre
Une montagne se dresse.
Elle semble éternelle.
Puis viennent la pluie, le gel, le vent, les écarts de chaleur, les fissures et les siècles.
Des fragments se détachent, se brisent, s’usent, voyagent et deviennent grains.
Puis le grain voyage encore.
Peut-être deviendra-t-il un jour sédiment.
Puis pierre.
Puis montagne à nouveau.
« Le sable ne mesure pas le Temps.
Le sable est ce que le Temps a fait de la pierre. »
Le sable entre ses doigts
Lorsqu’Oris réfléchissait, il laissait souvent du sable couler entre ses doigts.
Une poignée pouvait tomber en quelques secondes ou mettre une heure entière à quitter sa paume. Chaque grain poursuivait pourtant sa chute naturellement. Il tombait simplement selon une durée qu’Oris avait rendue plus longue.
Il arrivait même que les autres Primordiaux jugent l’humeur d’Oris à la manière dont le sable se comportait dans ses mains.
Si les grains tombaient normalement, Oris était calme.
S’ils descendaient presque imperceptiblement…
Il réfléchissait.
Et lorsqu’un grain restait vraiment immobile ?
On disait qu’il valait mieux ne pas l’interrompre.
Le Temps doit continuer
Malgré l’étendue de son pouvoir, Oris entretient une relation presque sacrée avec l’écoulement.
Il peut ralentir le Temps, l’accélérer, étendre une durée ou la condenser.
Mais il répugne profondément à une chose :
faire cesser absolument l’écoulement.
Un Temps qui ne passe plus n’est plus le Temps tel qu’Oris le comprend.
Il peut rendre une seconde si longue qu’un mortel la prendrait pour un arrêt.
Mais quelque part…
Quelque chose continue.
Un battement.
Une vibration.
Un grain.
Très lentement.
L’instant avance encore.
Parce qu’Oris est celui qui fait s’écouler l’instant.
Pas celui qui le condamne à ne jamais finir.
Hors du Temps
Oris considère l’écoulement comme presque sacré.
Mais cette révérence ne signifie pas qu’il soit incapable de le briser.
Parce qu’il comprend mieux que quiconque ce qui permet à une chose d’appartenir à la succession des instants, il peut accomplir l’un de ses gestes les plus terrifiants :
l’en bannir.
Une chose existe normalement dans le Temps.
Elle possède un avant.
Un maintenant.
Un après.
Elle change, vieillit, se transforme, entre dans des cycles et en quitte d’autres.
Oris peut rompre cette appartenance en la retirant de la continuité ordinaire par laquelle le monde avance.
Elle demeure.
Et pourtant le Temps ne l’emporte plus avec lui.
Les anciens récits désignent parfois cet acte comme :
Le Bannissement des Âges.
Ce que signifie être banni du Cycle
Un être ainsi frappé ne remonte pas le Temps.
Il ne voyage nulle part.
Il est simplement exclu de la succession à laquelle le reste du monde appartient.
Le monde continue autour de lui.
Les secondes passent.
Les générations meurent.
Les montagnes deviennent sable.
Mais quelque chose demeure à l’endroit exact de sa propre histoire où Oris l’a séparé du Cycle.
Oris peut faire en sorte que le Temps continue parfaitement…
sans vous.
Le Cycle dérèglé
Oris peut également agir sans aller jusqu’au bannissement.
Tout ce qui est possède une forme de cycle : le battement d’un cœur, le sommeil et l’éveil, la respiration, la croissance puis le déclin, les saisons, une marée, le refroidissement et le réchauffement, le renouvellement d’un organisme, les mécanismes revenant régulièrement à un même état.
Oris peut toucher au rythme de ces répétitions.
Les accélérer.
Les ralentir.
Mais aussi les dérégler.
Un cycle parfaitement régulier peut soudain perdre sa mesure. Le moment attendu arrive trop tôt, puis trop tard, puis plusieurs fois presque simultanément, puis plus du tout pendant une durée anormalement longue.
Il ne crée pas nécessairement un événement nouveau.
Il altère la manière dont un événement déjà cyclique revient dans le Temps.
Une machine conçue autour d’une cadence exacte peut devenir inutilisable. Un phénomène naturel peut perdre son rythme. Même un être vivant peut sentir ses propres répétitions fondamentales ne plus parvenir à s’accorder entre elles.
La puissance d’Oris devient alors terrifiante précisément parce qu’elle paraît peu spectaculaire.
Tout fonctionne encore.
Simplement…
plus au bon moment.
Le Cycle individuel
Il existe une manipulation plus profonde encore.
Oris peut isoler une chose du Cycle général sans la condamner à l’immobilité, puis refermer sa durée sur elle-même.
Créer autour d’elle un cycle individuel.
À l’intérieur, le Temps continue.
Les événements se produisent.
Une personne marche, parle, respire, pense.
Une bougie brûle.
Une pierre tombe.
Une porte s’ouvre.
Puis le cycle atteint son terme.
Et recommence.
Exactement au point où Oris l’a fermé.
Encore.
Puis encore.
Puis encore.
Le reste de l’univers continue normalement pendant que ce fragment est condamné à revenir éternellement sur lui-même.
La prison parfaite du Patient
Cette capacité constitue probablement l’une des formes les plus terrifiantes de colère chez Oris.
« Puisque tu refuses de laisser cet instant finir…
Garde-le. »
Et l’instant recommence.
Encore.
Toujours.
Pour celui qui considère qu’un monde incapable de devenir passé serait une prison, il existe difficilement de châtiment plus absolu.
Un présent qui ne devient jamais réellement passé.
La durée comme pouvoir
Oris peut modifier le rythme selon lequel une chose traverse sa propre durée.
Il pose une main sur une porte de métal et lui accorde plusieurs milliers d’années en quelques instants. La matière travaille, se fatigue, s’oxyde, se déforme.
La porte tombe.
Il touche une graine et peut lui permettre de traverser en quelques heures une croissance qui aurait demandé des décennies.
Une blessure peut recevoir davantage de temps pour cicatriser.
Un poison peut vieillir jusqu’à perdre sa stabilité.
Une matière peut sécher, s’user, craqueler ou se consumer.
Il ne dit pas :
« Deviens poussière. »
Il dit :
« Continue. »
Puis il donne au processus le temps nécessaire.
Le plus grand interdit du Patient
Cette maîtrise révèle finalement pourquoi Oris respecte tellement l’écoulement naturel.
Il sait ce qu’est un instant qui refuse de mourir.
Il sait ce qu’est un cycle qui ne mène plus nulle part.
Il sait ce qu’est une existence retirée de la succession.
Et parce qu’il peut créer ces horreurs de ses propres mains, il comprend mieux que presque quiconque la valeur d’une chose extraordinairement simple :
Demain.
Un nouvel instant.
Une possibilité qui n’existait pas dans celui d’avant.
Voilà pourquoi Oris laisse normalement le sable tomber.
Le Temps doit avancer.
Parce qu’Oris sait exactement ce qui arrive lorsqu’il ne le fait plus.
La Mère des Océans
Oris emporte l’instant.
Elle garde ce qu’il laisse.
Il transforme continuellement ce qui est en ce qui fut.
Elle recueille les traces permettant encore d’affirmer :
cela a été.
Le Patient et la Gardienne des Oubliés n’étaient donc pas adversaires.
Ils étaient presque complémentaires.
Oris ne considérait pas la Mémoire comme une résistance illégitime au Temps. Un souvenir existe dans le présent. Il possède sa propre durée.
La Mère des Océans ne ramène pas l’instant disparu.
Elle préserve ce qu’il a laissé.
On pourrait résumer leur relation ainsi :
Oris emporte l’instant.
La Mère des Océans recueille son empreinte.
Vael
Parmi toutes les relations qu’Oris entretenait avec les autres Primordiaux, aucune ne ressemble autant, aux yeux des mortels, à ce qu’ils appelleraient de l’amour.
Oris est le Temps.
Vael est l’Ombre.
La durée et ce qui demeure caché.
Ils pouvaient rester longtemps ensemble sans parler. Vael n’avait aucune obligation de remplir le silence. Oris n’avait aucune nécessité de lui demander de le faire.
Là où d’autres auraient cherché à comprendre ce qu’elle taisait, Oris savait qu’une chose peut exister avant d’être révélée.
Il pouvait attendre.
Et surtout :
il pouvait accepter qu’elle choisisse de ne jamais dire.
Celui qui n’exigeait pas de Vael qu’elle soit visible
Vael pouvait disparaître.
Oris ne la poursuivait pas.
Il ne transformait pas son silence en problème à résoudre.
Il ne lui demandait pas :
« Quand reviendras-tu ? »
Parce qu’il savait que poser continuellement la question aurait déjà été imposer une mesure à son absence.
Il attendait.
Puis Vael revenait.
Peut-être après une heure.
Peut-être après un siècle.
Et Oris pouvait simplement lever les yeux.
« Te voilà. »
Vael aurait pu demander :
« Tu savais que je reviendrais ? »
Et pour une fois, le Primordial du Temps aurait répondu :
« Non. »
« J’espérais. »
Pour Oris, cela ressemblait probablement beaucoup à une déclaration.
Vaelune
Oris façonna un jour pour Vael une lune.
Vaelune.
Claire.
Régulière.
Ses phases suivent une mesure précise. Elle disparaît progressivement, puis revient.
Encore.
Toujours.
Oris n’offrit pas simplement à Vael un astre portant son nom.
Il lui offrit une représentation de la manière dont il la regardait.
Vael pouvait entrer dans l’ombre.
Elle pouvait disparaître.
Vaelune dit silencieusement :
« Tu peux disparaître.
Je saurai attendre ton retour. »
Orishar
Vael lui répondit.
Elle créa Orishar.
Une lune sombre.
Étrange.
Ses cycles semblent posséder une logique que même les observations patientes peinent à réduire à une cadence simple.
Parfois elle revient vite.
Parfois elle tarde.
Elle apparaît lorsque l’on commençait à ne plus l’attendre.
Pour Oris, né de la terrifiante régularité de Narethia, ce cadeau était presque une provocation.
Et peut-être l’un des plus beaux présents qu’il ait jamais reçus.
Vael ne lui offrit pas un cycle supplémentaire à mesurer.
Elle lui offrit :
un retour dont il ne connaissait pas l’heure.
Le cadeau que le Patient ne pouvait pas se faire
Orishar apprend à Oris quelque chose que Narethia ne lui avait presque jamais enseigné.
On peut attendre sans connaître la durée de l’attente.
Le Patient savait parfaitement attendre cent ans lorsqu’il savait qu’une chose arriverait au centième.
Vael lui donne quelque chose de différent.
Attendre…
sans date.
Elle lui dit presque :
« Tu n’as pas besoin de savoir quand pour accepter d’attendre. »
Oris aurait pu observer Orishar pendant des âges.
L’incertitude elle-même était devenue précieuse.
Deux lunes comme conversation
Vaelune et Orishar peuvent ainsi être comprises comme beaucoup plus que deux créations célestes.
Elles sont une conversation entre deux Primordiaux.
Ils ne cherchent pas à transformer l’autre en eux-mêmes.
Oris ne demande pas à Vael de devenir régulière.
Vael ne demande pas à Oris d’abandonner la mesure.
Ils créent chacun quelque chose qui reconnaît profondément l’autre.
Aux yeux des peuples mortels, ce geste fut parfois interprété comme une cour, une union, une histoire d’amour inscrite dans le ciel.
Les mots mortels sont sans doute imparfaits.
Mais ils ne sont peut-être pas entièrement faux.
Le Patient qui apprit à attendre
Un récit très ancien raconte qu’Oris observait un soir le ciel en attendant Orishar.
Vael se tenait auprès de lui.
Elle demanda :
« Tu l’attends ? »
« Oui. »
« Tu ne sais pas quand elle apparaîtra. »
« Non. »
« Cela ne t’agace pas ? »
Oris aurait regardé longtemps l’horizon avant de répondre :
« Avant toi, je croyais que la patience consistait à savoir combien de temps il fallait attendre. »
« J’avais tort. »
Orishar apparut un peu plus tard.
Ou peut-être pas cette nuit-là.
Les versions divergent.
Le Crépuscule
De leur accord naquit ensuite quelque chose qui n’appartenait complètement ni à l’un ni à l’autre.
Le Crépuscule.
Ce moment où le jour n’est pas encore entièrement terminé et où la nuit n’est pas encore pleinement venue.
Il existe parce qu’Oris permet au jour de passer.
Il possède sa beauté parce que Vael refuse que la transition soit une coupure brutale.
Le Crépuscule est du Temps devenu Ombre.
De l’Ombre traversée par la durée.
Un passage.
Un entre-deux.
Un moment qui n’existe précisément que parce qu’il est en train de disparaître.
C’est là que leurs Chants trouvèrent leur plus grande harmonie.
Les Aelran
Oris et Vael créèrent ensemble les Aelran.
Les Enfants du Crépuscule.
Oris leur donna la sensibilité aux âges, au rythme et à cette intuition que le présent possède des profondeurs venues de ce qui l’a précédé.
Vael leur donna le rêve, le voile, le rapport à ce qui n’est jamais entièrement exposé, ainsi que la capacité d’écouter ce que d’autres ne perçoivent qu’en cherchant à le forcer à apparaître.
Les Aelran naquirent ainsi d’une relation qui, bien avant leur naissance, avait déjà appris à respecter le silence et l’attente.
Les enfants de leur intimité
Peut-être est-ce pour cela que les Aelran occupaient une place particulière dans leur regard.
Ils étaient une conséquence de la manière dont Oris et Vael avaient appris à se comprendre.
Les mortels ont parfois affirmé que Vaelune et Orishar furent leurs fiançailles et que les Aelran furent leurs enfants.
La formulation est profondément mortelle.
Les Primordiaux ne pensaient probablement pas leur relation en ces termes.
Mais à observer ce qu’ils se donnèrent…
il est difficile de considérer l’interprétation comme entièrement absurde.
La Fracture du Ciel
Oris fut arraché à Elserath lors de la Fracture du Ciel.
Comme les autres Primordiaux, il ne pouvait plus marcher librement parmi ses enfants.
Mais le Temps, lui, continua.
C’est peut-être l’une des cruautés particulières de son exil.
Oris pouvait être séparé du monde.
Son propre principe n’attendait pas son retour.
Les générations se succédèrent.
Les villes naquirent, vieillirent, tombèrent.
Ses enfants changèrent.
Les Aelran qu’il avait connus devinrent ancêtres de peuples qui ne se souvenaient plus exactement de ce qu’ils avaient été.
Et chaque instant qu’Oris aurait voulu revoir…
avait déjà rejoint les âges.
Les lunes demeurèrent
Vaelune et Orishar restèrent dans le ciel.
Leurs créateurs avaient été arrachés au monde.
Leurs cadeaux, eux, continuaient.
Vaelune poursuivait sa mesure.
Disparaissait.
Revenait.
Orishar demeurait plus secrète.
Se révélait selon des cycles que les observateurs ne comprirent jamais.
Ainsi, longtemps après la disparition physique d’Oris et Vael, leur ancienne conversation continua au-dessus d’Elserath.
Rien n’est vraiment immobile
Pour Oris, l’immobilité est souvent une illusion produite par une observation trop courte.
Une montagne paraît immobile à un homme vivant quatre-vingts ans.
Regardez-la pendant un million.
Une civilisation paraît éternelle à ceux qui naissent à son apogée.
Attendez.
Un visage semble ne pas changer d’un jour à l’autre.
Regardez une image prise trente ans auparavant.
Tout avance.
Même ce qui ne se déplace pas.
L’Âge est un mouvement que l’on ne remarque généralement qu’après qu’il a déjà beaucoup avancé.
Voilà pourquoi Oris et Thal, malgré leurs tempéraments opposés, appartiennent peut-être davantage l’un à l’autre qu’ils ne l’avoueraient.
Thal est le mouvement que l’on voit.
Oris est celui qui finit par atteindre même ce qui croyait ne pas bouger.
Le moment juste
La philosophie d’Oris ne consiste donc pas à dire :
« Attends toujours. »
Il existe un instant où attendre davantage devient également une erreur.
Une récolte trop mûre pourrit.
Une occasion disparaît.
Une parole retenue pendant trop longtemps devient une parole qui n’a jamais été dite.
Oris sait cela.
Le Patient n’est pas l’Indécis.
La véritable patience consiste à attendre jusqu’au moment juste.
Puis agir.
Pas avant.
Pas après.
C’est pourquoi une question lui est peut-être plus chère que toutes les autres :
« Est-ce son heure ? »
Celui qui ne promet pas que tout ira mieux
Oris ne promet pas le progrès.
Le Temps n’améliore pas automatiquement les choses.
Une civilisation peut apprendre.
Ou décliner.
Une blessure peut guérir.
Ou s’infecter.
Un amour peut mûrir.
Ou disparaître.
Le Temps offre la possibilité du changement.
Il n’en garantit pas la direction.
Oris ne dira donc jamais :
« Tout ira mieux. »
Il dira plutôt :
« Cela passera. »
Le Patient
Oris ne créa pas le Temps.
Il naquit de l’une de ses plus parfaites résonances.
De Narethia.
La Clepsydre du Cosmos.
Il contempla le passage des âges et comprit que l’univers n’avait pas besoin que chaque chose demeure.
Il avait besoin que les choses puissent avoir leur heure.
Il accorda Elserath à cette succession.
Il donna au monde la durée, l’âge, le cycle et le retour qui n’est jamais une restauration parfaite.
Il apprit à regarder une montagne et à voir déjà le sable qu’elle deviendrait.
Il pouvait accélérer les siècles ou étirer une seconde presque jusqu’à l’immobilité.
Mais il ne confondit jamais maîtrise du rythme et droit d’annuler ce qui avait été.
Puis il rencontra Vael.
L’Ombre.
Celle qui disparaissait sans toujours dire quand elle reviendrait.
Oris, qui avait cru toute sa vie que la patience consistait à comprendre la durée d’une attente, découvrit auprès d’elle qu’elle pouvait aussi signifier :
attendre sans savoir.
Alors il lui offrit Vaelune.
Une lune qui promettait le retour.
Et Vael lui donna Orishar.
Une lune qui refusait d’en donner l’heure.
De leur accord naquirent les Aelran.
Les Enfants du Crépuscule.
Ceux qui portèrent en eux le passage, le Temps et l’Ombre.
Et lorsque leurs descendants commirent leur plus terrible erreur, ce fut précisément en oubliant l’une des vérités les plus simples de leur Père :
Le passé peut être aimé.
Écouté.
Regretté.
Honoré.
Mais il ne redevient pas le présent simplement parce qu’on le désire assez fort.
Tout possède un âge.
Tout possède un moment.
Tout finit par rejoindre ce qui fut.
Et pendant tout ce temps…
quelque part…
un grain tombe.
Ainsi demeure Oris.
Le Patient.
Le Veilleur du Temps.
Le Maître des Âges.
Le Gardien du Cycle.
Celui qui regarde dans chaque grain de sable la longue histoire d’une pierre.
Celui qui fait s’écouler l’instant.
Le Primordial du Temps.