Annexe cosmologique

🌊 La MĂšre des OcĂ©ans — Gardienne des OubliĂ©s

Celle qui se souvient, mÚre des Lireathi et co-créatrice des Wyveriens, gardienne des traces laissées par ce que le monde abandonne : la Primordiale de la Mémoire.

Origine : NĂ©raĂŻa Nature : Primordiale Enfants : Lireathi ‱ Wyveriens HĂ©ritage : Lirea’Nym Essence : MĂ©moire ‱ Trace ‱ Persistance

🌊 La MĂšre des OcĂ©ans — Gardienne des OubliĂ©s

« Qui se souviendra ? »
« Personne. »
« Alors moi. »

— Parole attribuĂ©e Ă  la MĂšre des OcĂ©ans

Celle qui se souvient

Lorsque NĂ©raĂŻa, l’OcĂ©an sans Fond, fit entendre sa rĂ©sonance dans le Premier Chant, rien ne semblait jamais rĂ©ellement s’y perdre.

La lumiĂšre descendait dans ses eaux. Elle faiblissait, disparaissait aux regards, mais quelque chose demeurait.

Les courants transportaient les traces des mouvements anciens. Les profondeurs conservaient ce qui avait traversĂ© leurs eaux. Chaque onde semblait contenir l’écho de celle qui l’avait prĂ©cĂ©dĂ©e.

Puis cette persistance devint conscience.

Quelque chose comprit qu’une chose pouvait ne plus ĂȘtre prĂ©sente


et pourtant avoir été.

Ainsi naquit celle dont le monde ne possùde aujourd’hui plus le Nom.

La MÚre des Océans.
Celle qui se souvient.
Celle qui garde.
Celle qui écoute ce qui ne possÚde plus de voix.
La Gardienne des Oubliés.
La Primordiale de la Mémoire.

La Mémoire

La MĂšre des OcĂ©ans n’était pas la Primordiale de l’eau.

L’eau Ă©tait son Ă©lĂ©ment privilĂ©giĂ©.

Son langage.

Le meilleur matĂ©riau que le monde lui ait offert pour porter ce qu’elle Ă©tait.

Mais son véritable domaine était la Mémoire.

La trace laissée par ce qui a existé.

Une maison peut disparaĂźtre. Quelqu’un peut mourir. Une civilisation peut s’effondrer. Une langue peut cesser d’ĂȘtre parlĂ©e. Un amour peut prendre fin. Un nom peut ne plus ĂȘtre prononcĂ© pendant mille ans.

Mais tant qu’une trace demeure quelque part, une vĂ©ritĂ© subsiste :

Cela a été.

La MÚre des Océans était la gardienne de cette vérité.

« Rien ne reste.
Mais rien n’a besoin de disparaĂźtre tout Ă  fait. »

Pourquoi les Océans ?

Parce que presque rien dans le monde ne voyage autant que l’eau.

Elle tombe.

Elle ruisselle.

Elle traverse les terres.

Elle entre dans les plantes, dans les animaux, dans les mortels.

Elle devient sang.

Larme.

Sueur.

Brume.

Neige.

RiviĂšre.

Puis retourne Ă  la mer.

Elle touche les villes, les champs de bataille, les tombeaux, les lieux oĂč naissent les enfants et les endroits oĂč personne ne vient jamais.

L’eau passe partout.

Et partout oĂč elle passe


elle emporte quelque chose.

Une trace.

La MĂšre des OcĂ©ans percevait ces traces avec une profondeur qu’aucun mortel ne pouvait approcher.

Le monde entier finissait tĂŽt ou tard par venir murmurer dans ses eaux.

La MĂ©moire n’est pas la VĂ©ritĂ©

La mĂ©moire n’est pas un enregistrement parfait.

Elle est trace.

Empreinte.

Résonance.

Deux personnes peuvent vivre le mĂȘme Ă©vĂ©nement et en conserver des mĂ©moires diffĂ©rentes. Une eau peut porter simultanĂ©ment la terreur d’un vaincu et la joie d’un vainqueur.

Un souvenir peut ĂȘtre incomplet, fragmentĂ©, dĂ©formĂ© par ce qui l’a suivi. Les Ă©poques peuvent se superposer. Les douleurs anciennes peuvent masquer des dĂ©tails insignifiants en apparence, mais importants.

La MÚre des Océans sait parfaitement distinguer :

ce qui s’est produit

de

la maniùre dont quelqu’un s’en souvient.

Elle ne considÚre donc jamais un souvenir comme une vérité absolue sur le monde.

Mais il demeure une vérité sur celui qui le porte.

Une peur peut avoir été disproportionnée.

Une colĂšre injuste.

Une scĂšne mal comprise.

Pourtant ce souvenir a rĂ©ellement façonnĂ© quelqu’un.

C’est pour cette raison que les Lireathi considĂšrent comme sacrĂ©e la conservation des traces telles qu’elles leur parviennent.

Ils ne corrigent pas une mĂ©moire pour la rendre plus conforme Ă  ce qu’ils pensent ĂȘtre la vĂ©ritĂ©.

De là vient l’un de leurs principes les plus anciens :

« La mĂ©moire n’est jamais corrigĂ©e.
Elle est seulement révélée. »

Ce principe constitue cependant une discipline morale.

Pas une limite imposée à leur MÚre.

Car celle qui rÚgne sur la Mémoire sait également comment la changer.

Gardienne des Oubliés

La MĂšre des OcĂ©ans ne s’intĂ©ressait pas seulement aux grands Ă©vĂ©nements.

Elle regardait ailleurs.

Vers celui dont personne ne se souviendrait.

Le soldat mort loin de son pays.

L’enfant disparu avant d’avoir accompli quoi que ce soit que les historiens jugeraient digne d’ĂȘtre Ă©crit.

La femme dont l’Ɠuvre fut attribuĂ©e Ă  un autre.

Le dernier membre d’une famille.

Le dernier locuteur d’une langue.

Un village englouti dont personne n’a conservĂ© le nom.

Un inconnu mort sur une route.

Une promesse tenue alors que personne n’était prĂ©sent pour la voir.

Une petite joie qui n’a jamais influencĂ© l’histoire.

Pour la MĂšre des OcĂ©ans, ces choses avaient autant existĂ© qu’un empire.

Elle aurait pu prendre leurs souvenirs.

Les dĂ©poser dans des milliers d’esprits.

Faire en sorte que des peuples entiers se souviennent soudain de ceux qu’ils n’avaient jamais connus.

Mais elle ne l'a jamais fait.

Car prĂ©server quelqu’un ne signifie pas imposer sa mĂ©moire Ă  tous.

Il suffisait parfois qu’une seule conscience puisse encore rĂ©pondre Ă  la question :

« Qui se souviendra ? »

« Moi. »

Une douceur qui porte trop

Les traditions dĂ©crivent gĂ©nĂ©ralement la MĂšre des OcĂ©ans comme l’une des plus douces parmi les Primordiaux.

Quelqu’un pouvait demeurer auprĂšs d’elle pendant des heures sans prononcer un mot et ne jamais sentir que son silence devait ĂȘtre justifiĂ©.

Elle connaissait le poids des choses qui ne peuvent pas ĂȘtre expliquĂ©es.

Mais cette douceur n’était pas celle de quelqu’un ayant Ă©tĂ© Ă©pargnĂ© par le monde.

La Mémoire porte tout.

Les premiĂšres joies.

Mais également les premiers meurtres.

Les naissances.

Et les morts.

Les retrouvailles.

Et ceux qui arrivĂšrent trop tard.

Les paroles tendres.

Et les mots que quelqu’un regretta jusqu’à son dernier souffle.

Être la MĂ©moire signifiait accepter que presque chaque souffrance du monde laisse quelque chose en elle.

Peut-ĂȘtre est-ce prĂ©cisĂ©ment pour cela qu’elle Ă©tait douce.

La puissance des profondeurs

La MĂšre des OcĂ©ans pouvait rĂ©veiller les traces laissĂ©es dans l’eau, faire rĂ©sonner un Ă©vĂ©nement ancien dans le lieu oĂč il s’était produit ou faire surgir dans un ocĂ©an calme la mĂ©moire d’une tempĂȘte disparue depuis des siĂšcles.

Elle pouvait reconnaßtre une personne à travers ce que son passage avait laissé derriÚre elle.

Faire entendre les derniers mots d’un ĂȘtre dont aucune tombe ne demeurait.

Retrouver la trace d’un inconnu mort depuis des milliers d’annĂ©es.

Et parfois obliger quelqu’un Ă  se confronter Ă  une chose qu’il avait passĂ© sa vie Ă  enfouir.

Mais cela ne reprĂ©sentait encore qu’une infime partie de ce que signifiait ĂȘtre :

la Primordiale de la Mémoire.

La mĂ©moire d’un ĂȘtre ne lui Ă©tait pas inaccessible simplement parce qu’elle demeurait enfermĂ©e dans son esprit.

Elle pouvait la saisir.

La réveiller.

La déplacer.

L’effacer.

Ou lui donner une autre forme.

Ce que l’esprit peut revivre

Pour la MĂšre des OcĂ©ans, un souvenir n’est pas simplement une information.

C’est une expĂ©rience qui a laissĂ© une trace.

Une lumiĂšre vue.

Une voix entendue.

Une douleur.

Une peur.

Une joie.

Un amour.

Une derniĂšre respiration.

Et lorsqu’elle saisit cette trace


elle peut la faire vivre Ă  un autre esprit.

La premiùre peur d’un enfant mort dix mille ans auparavant.

La derniĂšre bataille d’un soldat oubliĂ©.

L’amour d’une personne dont aucun descendant ne demeure.

La mort d’un peuple.

Le bonheur d’un inconnu qui contempla un lever de soleil que personne d’autre ne remarqua.

Elle peut prendre chacune de ces mémoires


et les déposer dans un autre esprit.

Celui qui les reçoit se souvient.

Elle pourrait en ouvrir cent.

Mille.

Des millions.

Une quantitĂ© si vaste que le mot durĂ©e lui-mĂȘme perdrait presque son sens pour celui qui la subirait.

Le monde extĂ©rieur pourrait n’avoir avancĂ© que d’un instant


tandis qu’un esprit aurait traversĂ© intĂ©rieurement :

une éternité de souvenirs.

Ce qui a toujours été ainsi

Elle peut retirer un souvenir.

Elle peut également modifier ce qui demeure.

Changer celui qui était présent.

La raison pour laquelle quelqu’un agissait.

L’issue dont une personne croit se souvenir.

Transformer une trahison en fidélité.

Une victoire en défaite.

Un inconnu en ami d’enfance.

Et la victime ne découvre pas un vide étrange dans son esprit.

Elle ne ressent pas qu’une main Ă©trangĂšre y est passĂ©e.

Elle pense simplement :

« Je m’en souviens. »

Et pour elle


cela a toujours été son souvenir.

Les Lireathi

Lorsque la MÚre des Océans créa ses enfants, elle ne chercha ni soldats ni conquérants.

Elle crĂ©a les Lireathi afin que la fonction qu’elle portait ne dĂ©pende jamais entiĂšrement d’elle.

Ils seraient les gardiens de ce que le monde abandonne.

Les lecteurs des traces.

Les porteurs de noms.

Ceux qui Ă©couteraient lorsque les autres peuples seraient trop occupĂ©s Ă  construire l’avenir pour regarder derriĂšre eux.

Elle leur donna le Lirea’Nym.

La Mémoire des Marées.

Les Anar’LirĂ©en

Parmi les hĂ©ritages les plus purs de sa pensĂ©e se trouvent les Anar’LirĂ©en, les Conteurs de Flot.

Ils ne cherchent pas seulement les souvenirs contenus dans l’eau.

Ils en déposent.

Un nom.

Une derniÚre volonté.

Une histoire que personne ne transmettra.

Le souvenir d’un mort inconnu.

Une promesse d’enfant.

Ils les offrent aux marées.

L’écume efface les mots Ă  la surface.

La mer, elle, les garde.

C’est peut-ĂȘtre ce qui se rapproche le plus de ce que la MĂšre des OcĂ©ans faisait instinctivement.

Les grands ont leurs monuments.
Les oubliés ont la mer.

Le mouvement qui revient

Thal explorait.

Il revenait avec de nouvelles histoires, de nouvelles idées et, parfois, de nouvelles catastrophes.

Elle écoutait.

Il pouvait probablement commencer un rĂ©cit, se dĂ©tourner au milieu parce qu’une autre pensĂ©e venait de lui traverser l’esprit, puis disparaĂźtre avant de l’avoir terminĂ©.

Elle n’avait pas toujours besoin de la fin.

Le vent avait voyagé avec lui.

La pluie avait touchĂ© les mĂȘmes terres.

Tît ou tard, une partie de l’histoire finirait par atteindre ses eaux.

Thal voulait toujours qu’elle parte voir le monde.

Elle lui aurait répondu :

« Je le verrai lorsqu’il pleuvra lĂ -bas. »

Les Wyveriens

De leur rencontre naquirent les Wyveriens.

Thal leur donna l’élan.

La MÚre des Océans leur donna la continuité.

Il leur apprit Ă  partir.

Elle leur apprit qu’un dĂ©part ne transforme pas nĂ©cessairement ce que l’on quitte en quelque chose d’inutile.

Ensemble, ils créÚrent des ĂȘtres capables de mouvement sans dĂ©racinement absolu.

Les Wyveriens volent.

Voyagent.

Écoutent les vents.

Mais leur relation au monde vivant les ramĂšne continuellement vers la terre, la sĂšve, les forĂȘts et les choses qui demeurent.

Ils incarnent ainsi une idĂ©e que leurs deux crĂ©ateurs ne portaient pleinement qu’ensemble :

partir, changer, puis revenir sans redevenir exactement celui qui était parti.

L’Éclipse des Voix

Les Djinns ne furent pas simplement massacrés.

Ils furent effacés.

Leur nature était tellement liée au Chant que lorsque celui-ci fut réécrit, ils ne possédÚrent presque aucun moyen de résister.

Leur lumiĂšre disparut.

Leurs voix s’éteignirent.

Leurs formes cessĂšrent de pouvoir tenir.

Pour d’autres ĂȘtres, ce fut une tragĂ©die.

Pour la Primordiale de la Mémoire, ce fut quelque chose de presque plus terrible que la mort.

Un mort peut laisser une trace.

Un peuple exterminĂ© peut ĂȘtre pleurĂ©.

Une civilisation dĂ©truite peut ĂȘtre racontĂ©e.

Mais quelque chose dans l’Éclipse menaçait de retirer aux Djinns jusqu’à leur place dans la mĂ©moire profonde du monde.

Ils risquaient de devenir non seulement ceux qui étaient morts


mais ceux dont la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme ne parviendrait plus Ă  retenir correctement qu’ils avaient vĂ©cu.

Elle ne pleura pas

Les autres pleurĂšrent.

Elle agit.

Quelque part dans le monde brisé demeurait encore une derniÚre flamme.

Un Djinn.

Un enfant d’Élyon.

Fragile.

Presque entiĂšrement condamnĂ© par la mĂȘme réécriture qui avait emportĂ© les autres.

La MÚre des Océans ne pouvait sauver tout son peuple.

Mais elle pouvait encore préserver une lumiÚre.

Alors elle rassembla la chose la plus prĂ©cieuse qu’il lui restait.

Ce qu’est le Nom

Un vĂ©ritable Nom n’est pas simplement un mot.

Chez un ĂȘtre aussi ancien qu’une Primordiale, il reprĂ©sentait une continuitĂ© immense.

Le monde avait connu ce Nom.

Ses enfants l’avaient prononcĂ©.

Des peuples avaient prié avec lui.

Des lieux l’avaient portĂ©.

Des rĂ©cits s’étaient construits autour de lui.

Il reliait la MÚre des Océans à des milliards de traces mémorielles répandues à travers Elserath.

MĂȘme aprĂšs la Fracture, quelque chose d’elle demeurait encore attachĂ© au monde parce que le monde pouvait se souvenir de qui elle Ă©tait.

Son Nom était une ancre.

Elle prit cette ancre.

Et l’offrit.

Le vide à l’endroit du Nom

Il ne resta aucune syllabe.

Aucun son.

Aucune suite de caractĂšres Ă  reconstruire.

Une inscription qui l’avait autrefois contenu ne pouvait plus transmettre ce qu’elle avait portĂ©.

Quelqu’un pouvait se souvenir d’avoir prononcĂ© un Nom


sans pouvoir atteindre ce qui se trouvait désormais à cet endroit.

Le monde n’avait pas simplement perdu une information.

L’information elle-mĂȘme ne faisait plus partie de ce que la MĂ©moire pouvait contenir.

À sa place demeurait une forme.

Une blessure.

La certitude qu’il manquait quelque chose.

La mer oublia le son.
Elle conserva la douleur.

Asha

Avec ce sacrifice, la MÚre des Océans enveloppa la derniÚre flamme des Djinns.

Elle le cacha à la limite entre les Rives et la Mer de Lysséa.

Un endroit oĂč l’eau et la terre se mĂȘlent si profondĂ©ment que les frontiĂšres ordinaires perdent leur sens.

Un lieu que les mortels ne peuvent plus véritablement atteindre.

Puis, tandis que son propre Nom quittait le monde, elle en donna un au Djinn.

Asha.

Espoir.

Elle abandonnait la chose par laquelle le monde pouvait dire :

« Voici qui tu es. »

Au mĂȘme instant, elle garantissait Ă  un autre ĂȘtre :

« Toi, tu conserveras cela. »

La gratitude d’Élyon

Élyon ne reçut jamais de Don plus impossible à rendre.

La MÚre des Océans avait sauvé son dernier enfant.

Et elle l’avait fait en accomplissant ce que le Primordial du Don reconnaissait mieux que quiconque :

quelque chose qui appartenait autrefois à l’un


et qui permettait dĂ©sormais Ă  l’autre de continuer Ă  exister.

La gratitude d’Élyon envers elle devint immense.

Et parmi les paroles qu’on lui attribue, l’une rĂ©sume probablement mieux que toutes les autres ce qu’il comprit ce jour-lĂ  :

« J’ai enseignĂ© au monde Ă  donner.
Elle m’a enseignĂ© ce que cela coĂ»te. »

La MÚre des Océans

AprÚs le sacrifice, il ne resta plus de Nom par lequel le monde pouvait la désigner comme autrefois.

Il resta ce qu’elle Ă©tait.

Ce qu’elle avait fait.

Ce que ses enfants ressentaient encore.

Les océans.

Les souvenirs.

La douleur d’une absence impossible à nommer.

Alors les peuples continuùrent à parler d’elle comme ils le pouvaient.

La MÚre des Océans.

Une maniĂšre de dĂ©signer celle dont le monde savait encore l’existence sans pouvoir atteindre l’identitĂ© qu’elle avait autrefois portĂ©e.

Le deuil sans mot

Les Lireathi portent cette blessure plus profondément que tous les autres peuples.

Ils savent que leur MĂšre a eu un Nom.

Ils savent qu’ils l’ont prononcĂ©.

Leurs plus anciennes traditions portent des formes construites autour de quelque chose qui n’y est plus.

Mais personne ne peut restituer ce manque.

Alors ils accomplissent un deuil sans syllabe.

Ils entrent dans les eaux.

Ils se taisent.

On dit parfois que le sel de Lysséa vient de larmes versées pour cette absence.

Et que certaines nuits la mer entiùre semble retenir sa respiration lorsqu’ils prient.

NĂȘhalor

Les Primordiaux appartiennent au monde du Chant.

MĂȘme eux ne peuvent saisir ce qui ne fait plus partie de ce que le monde contient.

Mais les Quatre Premiers Dragons sont différents.

Leurs formes furent construites dans le monde.

Ce qui les habita semble venir de plus loin.

Leurs puissances franchissent parfois des lois que mĂȘme les Primordiaux ne peuvent violer.

Aelarion dépasse une limite fondamentale de la vitesse.

ValrĂ»n porte une destruction que ses crĂ©ateurs n’avaient jamais forgĂ©e.

Ysildren pousse la vie au-delĂ  de ce que sa forme devrait contenir.

Et NĂȘhalor est l’Oubli.

Ce qui tombe dans l’Oubli

La Mémoire garde ce qui possÚde encore une trace.

L’Oubli commence lĂ  oĂč cette trace cesse d’ĂȘtre accessible.

Ainsi, lorsque le Nom de la MĂšre des OcĂ©ans quitta entiĂšrement la MĂ©moire du monde, il devint quelque chose qui appartenait dĂ©sormais au domaine de NĂȘhalor.

Le Nom perdu de la MĂšre des OcĂ©ans pourrait ainsi ĂȘtre l’une des choses les plus Ă©tranges qui appartiennent dĂ©sormais Ă  l’Oubli.

Le monde ne peut plus le saisir.

La Mémoire ne peut plus le rappeler.

Mais l’Oubli, lui, n’a jamais eu besoin qu’une chose puisse encore ĂȘtre retrouvĂ©e.

Mémoire et Oubli

La MĂšre des OcĂ©ans et NĂȘhalor forment ainsi une opposition qui n’est peut-ĂȘtre pas une hostilitĂ©.

Ils sont les deux cĂŽtĂ©s d’une mĂȘme frontiĂšre.

Elle garde.

Il reçoit ce qui ne peut plus ĂȘtre gardĂ©.

Elle affirme :

« Cela fut. »

Lui demeure lĂ  oĂč cette phrase elle-mĂȘme cesse d’avoir un tĂ©moin.

Elle protĂšge les noms.

Lui habite l’endroit oĂč vont ceux qui n’en ont plus.

Et par une ironie que nul mortel ne pourrait mesurer, la Gardienne des OubliĂ©s finit par abandonner quelque chose d’elle-mĂȘme au domaine de l’Oubli.

La Fracture et ce qui demeure

Bien avant l’Éclipse, la Fracture du Ciel avait dĂ©jĂ  sĂ©parĂ© la MĂšre des OcĂ©ans d’Elserath.

Comme les autres Primordiaux, elle ne put plus parcourir librement le monde qu’elle avait façonnĂ©.

Mais peu de domaines Ă©taient aussi aptes que le sien Ă  rĂ©sister Ă  l’absence.

Une présence peut partir.

Une mémoire demeure.

Ses enfants continuaient Ă  Ă©couter les ocĂ©ans. Les courants continuaient Ă  porter les traces. Les eaux qu’elle avait touchĂ©es continuaient Ă  se souvenir de gestes accomplis avant mĂȘme la naissance de certains peuples.

La MĂšre des OcĂ©ans n’était plus prĂ©sente comme autrefois.

Pourtant son principe demeurait presque partout.

Dans chaque larme.

Chaque pluie.

Chaque riviĂšre.

Chaque mer.

Celle qui garde

La MÚre des Océans demande :

« Qui se souviendra ? »

Et lorsque personne ne répond


elle écoute.

Elle recueille.

Elle garde.

Elle crĂ©a les Lireathi afin que le monde possĂšde des gardiens lorsque mĂȘme elle ne pourrait plus ĂȘtre lĂ .

Avec Thal, elle créa les Wyveriens et leur donna la capacité de partir sans transformer le retour en faiblesse.

Elle porta les joies et les massacres.

Les grands récits et les souvenirs minuscules.

Les noms que plus personne ne prononçait.

Et la MĂ©moire lui donna une puissance que peu d’ĂȘtres auraient souhaitĂ© voir dirigĂ©e contre eux.

Elle pouvait ouvrir dans un esprit les souvenirs de vies qu’il n’avait jamais vĂ©cues.

Lui faire traverser en un instant une quantité de passé qui aurait pu remplir des millénaires.

Elle pouvait retirer un visage d’une mĂ©moire.

Une rencontre.

Une vie entiĂšre.

Elle pouvait remplacer un souvenir par un autre


et laisser derriĂšre elle un esprit parfaitement convaincu que rien n’avait jamais changĂ©.

Mais celle qui connaissait mieux que quiconque la valeur d’un souvenir connaissait Ă©galement le poids d’une telle violence.

Alors elle gardait cette puissance comme elle gardait tant d’autres choses.

Avec douceur.

Avec prudence.

Avec la conscience terrible de ce qu’elle pourrait enlever.

Puis vint le jour oĂč la derniĂšre lumiĂšre des Djinns allait s’éteindre.

Et celle qui avait gardĂ© les noms de tous les autres donna le seul qu’elle ne pourrait jamais garder.

Le sien.

Et le monde conserva une étrange cicatrice :

la certitude d’avoir connu quelqu’un qu’il ne pourrait jamais plus nommer.

Peut-ĂȘtre qu’au-delĂ  de cette frontiĂšre, NĂȘhalor peut encore toucher ce qui fut ainsi abandonnĂ©.

Peut-ĂȘtre que les Quatre Premiers Dragons savent des choses auxquelles mĂȘme les Primordiaux n’ont plus accĂšs.

Cela n’a aucune importance pour ceux qui vivent encore.

Car la MĂšre des OcĂ©ans n’a pas sacrifiĂ© son Nom dans l’espoir qu’il soit retrouvĂ©.

Elle l’a sacrifiĂ© pour que quelque chose d’autre demeure.

Et quelque chose demeure.

Asha existe.

Les Lireathi écoutent encore.

Les Wyveriens reviennent encore.

Les océans portent encore les traces du monde.

La MĂ©moire n’a pas vaincu la perte.

Elle a simplement refusé de tout lui abandonner.

Ainsi demeure la MÚre des Océans.

La Primordiale de la Mémoire.
La Gardienne des Oubliés.
Celle qui garde les noms que plus aucune bouche ne prononce.
Celle qui peut faire porter Ă  un esprit les souvenirs de mille vies.
Celle qui pourrait retirer votre passĂ© sans que vous sachiez jamais qu’il vous manque.
Celle qui regarda s’éteindre les Djinns et refusa que leur derniĂšre lumiĂšre disparaisse.
La MĂ©moire qui accepta d’ĂȘtre oubliĂ©e.