Annexe cosmologique

đŸ•žïž Nareth — La Tisseuse d’Argent

La Maßtresse du Lien , celle du doute et du choix, celle qui voit les routes abandonnées et que les mortels finirent par appeler la Maßtresse du Destin .

Origine : Vahra Nature : Primordiale Enfants : Humains Essence : Lien et causalité

đŸ•žïž Nareth, la Tisseuse d’Argent

« Je ne vous ai pas donné une route.

Je vous ai donnĂ© le droit d’en chercher une que je n’avais pas vue. »
— Parole attribuĂ©e Ă  Nareth

I — Celle qui naquit entre mille chemins

AprĂšs Elyar vint Vahra.

PremiĂšre planĂšte formĂ©e aprĂšs le Soleil, Vahra n’avait rien de la rĂ©gularitĂ© parfaite de certains autres mondes. Son atmosphĂšre changeait, ses courants se dĂ©plaçaient et ses Ă©quilibres semblaient hĂ©siter entre plusieurs Ă©tats sans jamais s’abandonner dĂ©finitivement Ă  l’un d’eux.

Son Chant lui-mĂȘme ne suivait pas une voie unique. Il oscillait, se divisait, revenait, hĂ©sitait. À chaque vibration semblaient rĂ©pondre plusieurs autres possibilitĂ©s.

Et lorsque cette résonance atteignit enfin la conscience, elle ne donna pas naissance à une volonté qui cherchait une réponse.

Elle donna naissance Ă  une volontĂ© fascinĂ©e par le fait qu’il puisse en exister plusieurs.

Ainsi s’éveilla Nareth.

DeuxiĂšme des Primordiaux.

La Tisseuse d’Argent.

La MaĂźtresse du Lien.

Celle du Doute.

Celle du Choix.

Celle que les mortels finirent par appeler :

La MaĂźtresse du Destin.

II — La Tisseuse d’Argent

Les rĂ©cits les plus anciens donnent Ă  Nareth une apparence presque humaine lorsqu’elle choisissait de marcher sur Elserath. Grande et fine, elle possĂ©dait une immobilitĂ© parfois dĂ©concertante. Ses cheveux semblaient pĂąles sous certaines lumiĂšres et entiĂšrement noirs sous d’autres, comme si mĂȘme leur couleur hĂ©sitait entre plusieurs possibilitĂ©s.

Elle se distinguait pourtant des formes humaines par un dĂ©tail impossible Ă  ignorer : Nareth possĂ©dait plusieurs paires de bras, disposĂ©s autour de son corps avec une symĂ©trie Ă©trange, presque irrĂ©elle. Certains demeuraient parfaitement immobiles tandis que d’autres accompagnaient ses gestes avec une lenteur prĂ©cise, comme si chacun suivait simultanĂ©ment une pensĂ©e diffĂ©rente.

Mais tous les témoignages reviennent surtout sur ses mains.

Longues. Délicates. Et presque toujours entourées de trÚs fins filaments argentés.

Ces fils étaient ce que Nareth voyait du monde.

Car lĂ  oĂč les autres regardaient des ĂȘtres, des objets et des Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s, Nareth voyait avant tout ce qui les reliait : une parole et celui qui l’entend ; une blessure et l’arme qui l’a causĂ©e ; une naissance et les rencontres qu’elle rendra possibles ; une graine et la forĂȘt qu’elle pourrait engendrer ; une humiliation et une guerre commencĂ©e trente annĂ©es plus tard ; une dĂ©cision prise dans une chambre vide et les milliers de morts qui pourraient un jour en dĂ©couler.

Pour Nareth, rien n’existait vĂ©ritablement seul.

Le monde était une toile.

Et chaque chose y Ă©tait attachĂ©e Ă  d’innombrables autres par des fils que personne ne pouvait voir.

III — Le Lien

Le domaine de Nareth dĂ©passe largement l’idĂ©e d’union. Un lien n’est pas seulement ce qui attache deux ĂȘtres. Il est ce qui permet Ă  une chose d’avoir une consĂ©quence sur une autre.

Le feu est liĂ© Ă  ce qu’il brĂ»le. Une promesse est liĂ©e Ă  celui qui l’a prononcĂ©e. Une dĂ©cision est liĂ©e Ă  ce qu’elle rend possible. Une cause est liĂ©e Ă  ses consĂ©quences. Un souvenir est liĂ© Ă  ce qu’il pousse quelqu’un Ă  faire. Un chemin est liĂ© Ă  l’endroit auquel il conduit. Une naissance est liĂ©e Ă  des milliers de futurs encore inexistants.

Nareth percevait chacune de ces relations.

Et elle pouvait les toucher.

Voilà ce qui faisait d’elle l’une des Primordiales les plus puissantes et les plus terrifiantes du commencement.

IV — La causalitĂ©

Le pouvoir de Nareth ne se limite pas à infléchir la chance. Elle agit sur quelque chose de plus fondamental :

La causalité.

Une lame frappe un corps. La cause entraßne normalement une conséquence : le choc produit une blessure.

Nareth voit le fil qui les relie.

Et elle peut y toucher.

Elle peut retarder une consĂ©quence, la dĂ©tourner, renforcer une chaĂźne de causes presque inexistante jusqu’à ce qu’elle devienne dominante, affaiblir celle qui semblait certaine, relier une consĂ©quence Ă  une autre cause ou faire converger plusieurs Ă©vĂ©nements indĂ©pendants vers un mĂȘme rĂ©sultat.

Kaelgor pouvait briser une montagne. Thal pouvait transformer le ciel en tempĂȘte. Élyon pouvait dĂ©ployer une puissance solaire que peu d’ĂȘtres auraient pu soutenir.

Nareth n’avait pas besoin de faire quoi que ce soit d’aussi spectaculaire.

Une armée pouvait marcher contre elle.

Elle ne voyait pas dix mille soldats.

Elle voyait le serment du gĂ©nĂ©ral, la peur d’un capitaine, la colĂšre d’un prince, la route choisie par les intendants, la pluie qui tombera deux jours plus tard, le fournisseur qui n’a pas encore dĂ©cidĂ© s’il honorera son contrat, la dette d’un ministre, le mariage qui maintient deux royaumes alliĂ©s, l’enfant dont la naissance avait rĂ©conciliĂ© deux familles, la lettre qui arrivera demain et les millions d’autres fils qui expliquaient pourquoi cette armĂ©e existait, pourquoi elle avançait et pourquoi elle obĂ©issait encore.

Nareth n’avait pas besoin de dĂ©truire l’armĂ©e.

Elle pouvait tirer sur quelques fils.

Et l’armĂ©e pouvait cesser d’avoir une raison d’ĂȘtre lĂ .

V — Rien ne disparaüt sans poids

Pourtant, Nareth n’est pas omnipotente.

Le Lien obĂ©it Ă  une loi dont elle connaĂźt mieux que quiconque la nĂ©cessitĂ© : une consĂ©quence dĂ©tournĂ©e ne disparaĂźt pas gratuitement. Un destin inflĂ©chi dĂ©place son poids. Une cause retirĂ©e laisse une tension. Une possibilitĂ© brutalement imposĂ©e Ă©crase celles qui l’entourent.

Plus Nareth force la trame à accepter quelque chose qui n’aurait presque aucune raison de se produire, plus elle doit compenser les liens qu’elle vient de distordre.

Elle peut accomplir des prodiges qu’aucun mortel ne pourrait reproduire, mais mĂȘme elle ne peut pas continuellement transformer la rĂ©alitĂ© en une succession d’évĂ©nements arbitraires sans finir par endommager la cohĂ©rence de ce qu’elle manipule.

Nareth ne rĂšgne donc pas sur un monde de marionnettes.

Elle travaille avec une toile déjà immense.

Et chaque fil tirĂ© modifie la tension de milliers d’autres.

VI — Couper un fil

Couper constitue l’un des gestes les plus graves de Nareth.

Car un lien sectionnĂ© n’est pas simplement dĂ©placĂ©. Il cesse de conduire lĂ  oĂč il conduisait.

Nareth pourrait sĂ©parer une consĂ©quence de sa cause, rompre dĂ©finitivement une promesse dans le Chant, dĂ©truire une relation causale que des siĂšcles avaient renforcĂ©e. Dans certains rĂ©cits extrĂȘmement anciens, elle aurait mĂȘme sĂ©parĂ© des choses que les mortels considĂ©raient comme insĂ©parables.

Mais Nareth utilisait rarement ce pouvoir.

Car les fils les plus anciens ne sont presque jamais isolés. En couper un revient parfois à découvrir trop tard que mille autres reposaient dessus.

La Tisseuse savait donc faire quelque chose que beaucoup de ses descendants oubliĂšrent :

Laisser certains fils tranquilles.

VII — La Silencieuse

Les Humains donnĂšrent plus tard Ă  Nareth un autre titre :

La Silencieuse.

Non parce qu’elle Ă©tait incapable de parler, ni mĂȘme parce qu’elle Ă©tait particuliĂšrement froide. Nareth pouvait ĂȘtre curieuse, ironique, parfois presque joueuse.

Mais elle refusait gĂ©nĂ©ralement de rĂ©pondre clairement aux questions concernant l’avenir.

Un roi lui demandait :

« Vais-je gagner cette guerre ? »

Nareth pouvait répondre :

« Que feras-tu si tu la perds ? »

Un pĂšre demandait :

« Mon fils vivra-t-il ? »

Elle répondait :

« Que lui dirais-tu si tu savais que demain était votre dernier jour ensemble ? »

Un voyageur demandait :

« Dois-je partir ? »

Et Nareth demandait :

« Pourquoi cherches-tu ma permission ? »

Beaucoup croyaient qu’elle protĂ©geait jalousement ses connaissances.

Ils se trompaient.

Elle protégeait leur choix.

Dire Ă  quelqu’un : « Si tu pars, ton fils mourra » ne lui rĂ©vĂšle pas simplement une possibilitĂ©. Cela vient de modifier son choix.

La parole de Nareth possÚde un poids que peu de mortels peuvent ignorer. Une prophétie trop précise ne décrit donc pas seulement la trame.

Elle tire dessus.

C’est pourquoi la MaĂźtresse du Destin Ă©tait souvent la moins disposĂ©e de tous les Primordiaux Ă  annoncer l’avenir. Elle voyait Ă©normĂ©ment. Elle disait peu.

Et lorsque quelqu’un lui reprochait son silence, sa rĂ©ponse aurait pu ĂȘtre :

« Si je dĂ©cide avec mes mots ce que tu feras, pourquoi t’avoir donnĂ© le choix ? »

VIII — Le pouvoir de retirer ses mains

C’est peut-ĂȘtre lĂ  que rĂ©side la vĂ©ritable grandeur de Nareth.

Elle possĂšde un pouvoir qui rendrait extrĂȘmement facile la manipulation des autres. Elle pourrait amĂ©liorer leur vie, Ă©viter certaines erreurs, empĂȘcher certaines rencontres, favoriser certaines dĂ©cisions, rĂ©duire l’incertitude. Elle pourrait construire des peuples extraordinairement heureux en choisissant constamment pour eux les routes produisant le moins de souffrance.

Elle refuse de le faire.

Car une existence entiÚrement corrigée par Nareth ne serait plus libre.

Elle serait une Ɠuvre.

Magnifique peut-ĂȘtre. Harmonieuse.

Mais Ă©crite par quelqu’un d’autre.

Nareth considĂšre donc que la maĂźtrise du Lien ne consiste pas seulement Ă  savoir quels fils toucher. Elle consiste surtout Ă  savoir quand retirer ses mains.

Cette philosophie pouvait rendre Nareth effrayante mĂȘme aux yeux de ceux qui l’aimaient. Elle pouvait voir une catastrophe devenir progressivement probable, savoir quelles dĂ©cisions la produiraient, connaĂźtre plusieurs moyens de l’empĂȘcher, et pourtant attendre.

Parce que les ĂȘtres concernĂ©s pouvaient encore choisir autrement.

Nareth ne considĂ©rait pas comme lĂ©gitime d’annuler une dĂ©cision avant qu’elle ne soit prise simplement parce qu’elle connaissait ses consĂ©quences possibles.

Pour d’autres Primordiaux, cette retenue pouvait parfois ressembler Ă  de la cruautĂ©.

Pour Nareth, intervenir trop tÎt aurait été une autre forme de violence.

Elle n’empĂȘchait pas le monde de tomber chaque fois qu’il trĂ©buchait.

Elle lui laissait le droit d’apprendre à marcher.

IX — Les Hommes — La page qu’elle refusa de remplir

Lorsque les Primordiaux commencÚrent à façonner leurs peuples, chacun inscrivit dans ses enfants une part de sa propre résonance.

Un Chant intérieur.

Une structure profonde capable de recueillir la magie brute du monde et de lui donner instinctivement une forme.

Ce cadeau rendait leurs enfants naturellement extraordinaires dans certains domaines, mais il avait également une conséquence : le Chant qui leur ouvrait une voie les liait à celle-ci. Leur magie possédait une direction, une architecture, une nature fondamentale dont ils pouvaient approfondir presque infiniment la maßtrise, mais dont ils ne pouvaient jamais entiÚrement se défaire.

Lorsque vint son tour, Nareth aurait pu faire de mĂȘme. Elle aurait pu donner aux Humains un Chant du Lien, leur permettre de sentir naturellement les causalitĂ©s, de percevoir instinctivement les relations entre les choses, de naĂźtre dĂ©jĂ  tournĂ©s vers le domaine de leur mĂšre.

Elle ne le fit pas.

Nareth ne donna aucun Chant intérieur aux Humains.

Elle les laissa face Ă  la magie brute.

Sans canal prédéterminé.

Sans chemin naturel.

Sans rĂ©ponse inscrite en eux avant mĂȘme qu’ils aient pu poser la question.

Nareth leur donna le doute, la contradiction, la curiositĂ©, le besoin de comprendre. La possibilitĂ© de s’éloigner, de revenir, de changer d’avis, de contredire leurs parents, de remettre en cause leurs traditions.

Et jusque dans leur rapport au Chant, elle leur donna quelque chose que les autres peuples ne possĂ©daient pas exactement de la mĂȘme maniĂšre :

Une place laissée vide.

X — Ceux Ă  qui aucune voie ne fut donnĂ©e

Au commencement, cette absence n’avait rien d’un avantage.

Elle ressemblait mĂȘme Ă  une faiblesse.

Les premiers Humains Ă©taient des mages maladroits, brouillons et instables. LĂ  oĂč les enfants des autres Primordiaux canalisaient la magie brute par leur Chant intĂ©rieur presque aussi naturellement qu’ils respiraient, les Humains devaient accomplir consciemment ce qu’aucune structure innĂ©e n’accomplissait Ă  leur place.

Faire circuler la magie. Lui donner une direction. Maintenir sa cohĂ©rence. EmpĂȘcher qu’elle se disperse. DĂ©terminer ce qu’elle devait devenir.

Un effet trivial pour un autre peuple pouvait demander Ă  un mage humain des efforts considĂ©rables. Le rĂ©sultat Ă©tait souvent moins puissant, moins prĂ©cis, plus coĂ»teux et parfois dangereux pour celui-lĂ  mĂȘme qui cherchait Ă  le produire.

Pendant longtemps, certains purent donc regarder les enfants de Nareth et penser que la Tisseuse leur avait donnĂ© moins qu’aux autres.

Ils se trompaient.

Les autres peuples commençaient avec un chemin déjà ouvert devant eux.

Les Humains commencĂšrent beaucoup plus bas.

Mais aucune architecture primordiale ne leur disait :

« Tu ne peux pas aller là. »

XI — Pourquoi ?

Lorsque les autres Primordiaux demandÚrent à Nareth pourquoi elle avait laissé un manque aussi évident dans ses enfants, elle ne leur offrit apparemment aucune justification cosmique.

Pas de prophétie.

Pas de nécessité cachée.

Pas de grand dessein.

Selon l’un des rĂ©cits les plus anciens, elle rĂ©pondit simplement :

« Parce que je veux voir ce qu’ils feront. »

Cela l’amusait.

Profondément.

Nareth, qui voyait davantage de possibilitĂ©s que presque n’importe quel ĂȘtre, avait volontairement créé un peuple capable de produire des possibilitĂ©s qu’elle n’avait pas choisies pour lui.

Elle aurait pu leur offrir une maniĂšre parfaite de parler au monde.

Elle préféra les regarder en chercher une.

Ils Ă©choueraient, recommenceraient, copieraient, dĂ©formeraient. Ils inventeraient peut-ĂȘtre quelque chose d’absurde.

Ou quelque chose qu’elle-mĂȘme n’aurait jamais pensĂ© leur donner.

Les Humains furent, d’une certaine maniùre, la grande question que la Tisseuse posa au monde.

Et elle ne voulait surtout pas connaßtre la réponse trop tÎt.

XII — La question de Kaelgor

Parmi ceux que cette création aurait le plus troublés se trouvait probablement Kaelgor.

Le Forgeron avait appris, avec les Premiers Dragons, Ă  se mĂ©fier profondĂ©ment d’une crĂ©ation dont le potentiel finissait par dĂ©passer ce que son crĂ©ateur pouvait mesurer.

Les Humains ne ressemblaient pourtant en rien aux Quatre. Ils étaient petits, mortels, fragiles, et leurs premiers mages étaient souvent médiocres.

Mais Kaelgor pouvait regarder leur conception et comprendre ce que Nareth avait volontairement omis.

Il aurait alors demandé :

« Jusqu’oĂč peuvent-ils aller ? »

Et Nareth aurait répondu :

« Je ne sais pas. »

Une réponse qui, pour Kaelgor, était profondément inquiétante.

Nareth, elle, aurait souri.

XIII — Ceux qui apprirent en regardant les autres

Les premiers grands progrĂšs humains ne vinrent pas d’une rĂ©vĂ©lation de Nareth.

Ils vinrent de l’observation.

Un Humain voyait un membre d’un autre peuple accomplir quelque chose avec son Chant. Il essayait.

Et échouait.

Alors il observait encore. Il décomposait le phénomÚne, cherchait à comprendre comment la magie brute était structurée avant de produire son effet, puis tentait de reconstruire artificiellement cette structure.

Les premiĂšres imitations Ă©taient grossiĂšres. Une magie humaine inspirĂ©e d’un Chant Ă©tranger demandait Ă©normĂ©ment d’efforts pour produire beaucoup moins. La structure se dĂ©faisait, les effets dĂ©rivaient, les accidents Ă©taient nombreux.

Mais génération aprÚs génération, les Humains apprirent.

Leurs reproductions devinrent plus prĂ©cises, puis plus stables, puis parfois suffisamment proches de l’original pour produire des effets que personne n’aurait imaginĂ© accessibles Ă  un peuple ne possĂ©dant pas le Chant correspondant.

Ils avaient appris à construire temporairement une architecture magique assez proche pour que la magie brute produise une réponse similaire.

Les autres peuples apprenaient à maßtriser le Chant qui vivait déjà en eux.

Les Humains furent contraints d’apprendre quelque chose de diffĂ©rent.

Comment un Chant est fait.

Et cette différence allait tout changer.

XIV — Le Nareth’En

AprÚs avoir appris à imiter, les Humains commencÚrent à expérimenter.

Si une structure magique pouvait ĂȘtre reproduite, pourquoi ne pas la modifier ? Pourquoi ne pas prendre une partie d’un Chant et l’associer Ă  une autre ? Pourquoi deux principes hĂ©ritĂ©s de peuples diffĂ©rents devraient-ils demeurer sĂ©parĂ©s simplement parce qu’ils avaient toujours existĂ© ainsi ?

Les premiĂšres tentatives furent souvent dĂ©sastreuses. Certaines structures se dĂ©truisaient mutuellement. D’autres produisaient des rĂ©actions impossibles Ă  contrĂŽler. Des mages moururent, des ateliers furent dĂ©truits, des expĂ©riences entiĂšres furent interdites avant d’ĂȘtre reprises plusieurs gĂ©nĂ©rations plus tard par quelqu’un qui croyait avoir compris l’erreur de ses prĂ©dĂ©cesseurs.

Peu Ă  peu, ils apprirent Ă  lier les Chants.

À crĂ©er des architectures dans lesquelles plusieurs principes pouvaient coexister.

Ainsi naquirent les premiÚres Magies Liées.

Pour la premiĂšre fois, les Humains ne reproduisaient plus quelque chose qui existait chez un autre peuple.

Ils produisaient un phénomÚne nouveau.

Et de cette longue Ă©volution naquit l’art que les Humains appelĂšrent :

Nareth’En.

Avec le temps, presque tous finirent par considĂ©rer qu’il s’agissait du Chant propre Ă  l’humanitĂ©, le cadeau que Nareth avait offert Ă  ses enfants comme les autres Primordiaux avaient offert le leur.

Mais Nareth ne leur avait jamais donnĂ© le Nareth’En.

Les Humains l’avaient inventĂ©.

Et ils ne l’avaient inventĂ© que parce que leur crĂ©atrice avait prĂ©cisĂ©ment refusĂ© de leur donner un Chant fixe.

Le Nareth’En ne fut pas le cadeau de Nareth aux Hommes.

Il fut la rĂ©ponse des Hommes Ă  l’absence de cadeau.

XV — Les Scripteurs du Premier Lien

À une Ă©poque aujourd’hui presque entiĂšrement oubliĂ©e, certains Humains poussĂšrent cette maĂźtrise beaucoup plus loin.

Les Scripteurs du Premier Lien ne cherchaient plus seulement à produire des effets magiques nouveaux. Ils comprenaient suffisamment profondément la maniÚre dont la magie brute pouvait recevoir une structure pour la traiter comme une véritable écriture.

Nature. Mouvement. Durée. Cible. Condition. Loi. Limite. Relation.

Ils ne combinaient plus simplement des magies.

Ils composaient des phĂ©nomĂšnes qui n’avaient jamais existĂ©.

Des Chants entiĂšrement nouveaux.

Non dĂ©rivĂ©s d’une rĂ©sonance offerte autrefois par l’un des Primordiaux Ă  son peuple.

Les Scripteurs prenaient la magie brute elle-mĂȘme et, Ă  partir de rien d’autre que leur comprĂ©hension de ses lois, lui donnaient une architecture nouvelle.

Ils écrivaient des Chants sans ascendance primordiale.

Et cette distinction eut des consĂ©quences que mĂȘme eux ne comprirent probablement pas immĂ©diatement.

Car les Chants des peuples avaient toujours Ă©tĂ© profondĂ©ment marquĂ©s par leurs crĂ©ateurs. Le Chant intĂ©rieur d’un Nain avait Ă©tĂ© façonnĂ© par Kaelgor. Celui d’un Skayan portait l’hĂ©ritage de Thal. Chaque peuple avait reçu une architecture magique exceptionnelle, parfaitement accordĂ©e Ă  sa nature, mais cette perfection constituait Ă©galement une frontiĂšre.

Un Chant primordial reconnaissait ceux pour lesquels il avait été conçu.

Un autre peuple pouvait parfois en observer les manifestations, les Ă©tudier ; les Humains pouvaient mĂȘme les reproduire artificiellement. Mais il ne pouvait pas devenir le dĂ©positaire naturel de ce que le Primordial avait inscrit dans ses enfants.

Les Chants créés par les Scripteurs étaient différents.

Aucun Primordial n’y avait inscrit de peuple.

Aucun hĂ©ritage ancestral n’en revendiquait la propriĂ©tĂ©.

Ils étaient nés directement de la magie brute, structurée par des mortels.

Ils Ă©taient, d’une certaine maniĂšre, purs de toute intervention primordiale.

Et pour cette raison, ils n’étaient pas vĂ©ritablement humains.

Pas plus qu’ils n’étaient nains, skayans, aelrans ou issus d’un autre peuple.

Ils étaient simplement des Chants.

Pour la premiĂšre fois, un Nain pouvait apprendre un Chant qui n’avait pas Ă©tĂ© créé par Kaelgor. Un Skayan pouvait Ă©tudier une architecture magique qui ne provenait pas de Thal. Un membre d’un peuple jusque-lĂ  liĂ© au Chant reçu de son Primordial pouvait intĂ©grer Ă  son savoir quelque chose qui n’avait Ă©tĂ© destinĂ© Ă  personne en particulier.

Le Chant intĂ©rieur d’un peuple continuait d’influencer sa maniĂšre de percevoir et de canaliser la magie. Certaines structures restaient plus intuitives pour certains que pour d’autres. Certains Chants exigeaient des aptitudes, une sensibilitĂ© ou une discipline que tous ne possĂ©daient pas.

Mais il n’existait plus de barriĂšre fondamentale liĂ©e Ă  l’origine.

Un Chant de Scripteur pouvait ĂȘtre appris par n’importe quel peuple capable de le comprendre.

C’était une rupture immense.

Jusqu’alors, les Primordiaux avaient donnĂ© Ă  leurs enfants des langues magiques diffĂ©rentes.

Les Scripteurs venaient de dĂ©montrer qu’il Ă©tait possible d’en Ă©crire une qui n’appartenait Ă  aucun d’eux.

Et peut-ĂȘtre mĂȘme, pour la premiĂšre fois, une qui pouvait appartenir Ă  tous.

Le Nareth’En atteignit alors sa forme la plus ancienne et la plus vertigineuse : non plus seulement l’art d’imiter les Chants ; non plus seulement celui de les relier ; mais celui de crĂ©er directement dans la magie brute une forme que ni les Primordiaux ni leurs peuples n’avaient portĂ©e auparavant.

Ce furent probablement les premiers Chants du monde Ă  pouvoir ĂȘtre qualifiĂ©s de vĂ©ritablement mortels.

Non parce qu’ils Ă©taient faibles.

Mais parce que leur existence ne devait rien Ă  une dĂ©cision des ĂȘtres qui avaient façonnĂ© les peuples.

Et pour Nareth, cela dut constituer l’une des preuves les plus Ă©clatantes que son choix avait fonctionnĂ©.

Elle ne leur avait donné aucun Chant.

Ses enfants avaient appris Ă  en fabriquer.

Puis ils avaient accompli quelque chose de plus remarquable encore : ils avaient créé des Chants que les enfants des autres Primordiaux pouvaient à leur tour recevoir.

Nareth avait refusé de choisir une voie pour les Humains.

Les Humains venaient de créer des voies nouvelles pour tout le monde.

XVI — Les Atrun

Puis, parmi les grandes lignĂ©es humaines anciennes, s’élevĂšrent les Atrun.

Leur maison développa au fil des générations une maßtrise extraordinaire du Premier Lien. Ils créÚrent la Continuité, accumulÚrent le savoir de leurs souverains et transmirent des gestes, des intuitions, des erreurs et des connaissances au-delà des vies individuelles.

Leur puissance ne vint donc pas seulement d’un roi exceptionnel.

Elle grandit pendant des générations.

Chaque souverain commençait lĂ  oĂč le prĂ©cĂ©dent s’était arrĂȘtĂ©.

Et peu Ă  peu, les Atrun se mirent Ă  entendre quelque chose que presque aucun mortel n’avait jamais entendu : les tensions entre les Ă©vĂ©nements, les routes abandonnĂ©es, les causes dont les consĂ©quences n’étaient pas encore arrivĂ©es, le souvenir des chemins qui n’avaient jamais Ă©tĂ© pris.

XVII — Le Seryn’Thalor

Ils nommùrent leur Ɠuvre :

Seryn’Thalor.

Le Chant des Astres.

Les Atrun avaient appris Ă  percevoir quelque chose qui ressemblait terriblement au propre regard de Nareth. Ils pouvaient entendre les fils reliant une cause Ă  sa consĂ©quence, un choix Ă  ses futurs, une blessure Ă  sa cicatrice, un Ă©vĂ©nement prĂ©sent aux dĂ©cisions anciennes qui l’avaient rendu possible.

Ils pouvaient mĂȘme toucher aux chemins abandonnĂ©s.

À ce qui aurait pu ĂȘtre.

Pour la premiĂšre fois, des mortels avaient créé une Ɠuvre qui ne ressemblait plus simplement Ă  l’hĂ©ritage philosophique laissĂ© par leur Primordiale.

Elle ressemblait Ă  son propre pouvoir.

XVIII — Le jour oĂč Nareth fut surprise

Lorsque le Seryn’Thalor atteignit enfin sa grande forme, mĂȘme les Primordiaux ne purent l’ignorer.

Et parmi eux, aucune ne comprit aussi vite que Nareth ce que les Atrun venaient d’accomplir.

Elle observa leur Ɠuvre. Les partitions. Les relations. Les tensions. Les chemins. Les corrections.

Elle vit des mortels utiliser une architecture prodigieusement complexe pour accomplir, lentement et imparfaitement, quelque chose qu’elle faisait presque instinctivement.

Et elle fut impressionnée.

Les Atrun avaient accompli une découverte véritable.

Et ce qui rendait cette découverte encore plus remarquable était que Nareth ne leur avait jamais donné le moindre fragment naturel de son propre pouvoir.

Ils ne possédaient aucun Chant intérieur du Lien. Aucun instinct primordial ne les poussait vers la causalité. Aucune résonance héritée ne leur indiquait comment voir les fils du destin.

Leurs ancĂȘtres Ă©taient partis de la magie brute.

Ils avaient observé.

ÉchouĂ©.

Imité.

Compris.

Lié.

Écrit.

Puis accumulĂ© suffisamment de savoir pour finir, aprĂšs des gĂ©nĂ©rations, par atteindre une forme de magie ressemblant au domaine mĂȘme de leur crĂ©atrice.

Ils Ă©taient arrivĂ©s jusqu’à elle par un chemin qu’elle ne leur avait jamais tracĂ©.

XIX — Le rire de la Silencieuse

Nareth aurait ri.

Avec un émerveillement presque incrédule.

Elle ne leur avait donnĂ© aucun Chant afin qu’aucune voie magique ne soit dĂ©cidĂ©e Ă  leur place. Ses enfants avaient commencĂ© en Ă©tant de mauvais mages. Ils avaient passĂ© des gĂ©nĂ©rations Ă  comprendre les Chants des autres, puis Ă  les reproduire, Ă  les unir, Ă  en inventer de nouveaux.

Et finalement


Ils avaient créé quelque chose ressemblant au sien.

Nareth leur avait laissĂ© un espace vide pour dĂ©couvrir ce qu’ils choisiraient d’y Ă©crire.

Et aprĂšs des millĂ©naires d’expĂ©rimentations, ils avaient fini par Ă©crire jusqu’aux marges de son propre domaine.

Peu d’ironies auraient pu autant plaire à la Tisseuse.

« Je ne vous ai donné aucun fil.

Et vous avez appris à tisser. »

XX — Le doute demeure

Les Atrun disparurent.

Les Scripteurs du Premier Lien furent oubliés.

Le vĂ©ritable Seryn’Thalor se fragmenta.

MĂȘme l’origine de beaucoup de leurs dĂ©couvertes se perdit.

Et avec les siÚcles, les Humains oubliÚrent également une vérité plus ancienne encore.

Ils oubliÚrent que Nareth ne leur avait jamais donné de Chant.

Le Nareth’En devint, dans les rĂ©cits, le Chant des Hommes. Le pendant humain des hĂ©ritages primordiaux des autres peuples.

Ce qui avait Ă©tĂ© inventĂ© finit par ĂȘtre considĂ©rĂ© comme reçu.

L’Ɠuvre des premiĂšres gĂ©nĂ©rations humaines devint un cadeau divin dans la mĂ©moire de leurs descendants.

Mais sous cette erreur demeura la véritable réussite de Nareth.

Le doute persista.

Les Humains continuĂšrent Ă  questionner, Ă  expĂ©rimenter, Ă  se diviser, Ă  inventer, Ă  produire des royaumes qui ne se ressemblent presque pas, Ă  utiliser le Nareth’En de façons radicalement diffĂ©rentes, Ă  crĂ©er sans cesse de nouvelles Magies LiĂ©es, Ă  rejeter parfois le Chant lui-mĂȘme et Ă  recommencer aprĂšs leurs propres catastrophes.

Ils continuĂšrent Ă  ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment ce qu’elle avait voulu crĂ©er :

Un peuple impossible Ă  terminer.

XXI — L’enfant qui choisit autrement

Nareth n’aurait probablement jamais jugĂ© la rĂ©ussite de son peuple Ă  la grandeur de ses empires, ni Ă  ses magies, ni Ă  ses monuments.

Les Atrun furent extraordinaires.

Mais un geste beaucoup plus modeste pouvait lui plaire tout autant.

Un enfant qui demande pourquoi. Un apprenti qui refuse une rĂ©ponse parce qu’elle ne lui semble pas suffisante. Un fils qui abandonne le mĂ©tier de son pĂšre. Une femme qui remet en question une loi vieille de mille ans. Un chercheur qui reconnaĂźt s’ĂȘtre trompĂ©. Un royaume qui renonce Ă  une tradition devenue nuisible. Un homme qui, aprĂšs avoir passĂ© toute sa vie Ă  haĂŻr quelqu’un, dĂ©cide un jour de ne plus le faire.

Dans chacun de ces actes, Nareth reconnaütrait son Ɠuvre.

Un fil semblait mener quelque part.

Et quelqu’un avait choisi de ne pas le suivre.

XXII — Nareth n’aime pas les marionnettes

Cela explique peut-ĂȘtre le plus grand paradoxe de sa personnalitĂ©.

Nareth est capable de manipuler.

Elle est probablement l’un des ĂȘtres les plus capables de manipulation qui aient jamais existĂ©.

Et elle dĂ©teste profondĂ©ment l’idĂ©e de transformer quelqu’un en marionnette.

Faire en sorte qu’un ĂȘtre ne puisse choisir qu’une seule chose revient Ă  supprimer celui qui choisit.

Et pour la Primordiale née des mille chemins de Vahra, il existe peu de violences plus profondes.

XXIII — Les possibilitĂ©s abandonnĂ©es

Nareth voit également quelque chose que les mortels ne voient presque jamais.

Tout ce qui aurait pu ĂȘtre.

Lorsqu’une personne choisit une voie, les autres cessent de devenir son avenir.

Mais Nareth se souvient de leurs formes.

Elle peut regarder un vieillard et voir l’artiste qu’il aurait pu devenir s’il n’avait pas acceptĂ© un emploi quarante annĂ©es auparavant. Un roi et l’enfant heureux qu’il aurait pu rester si son pĂšre n’était pas mort. Deux ennemis et l’amitiĂ© qui aurait pu naĂźtre d’une rencontre survenue un jour plus tĂŽt. Une ville dĂ©truite et les siĂšcles qu’elle aurait pu connaĂźtre.

Ce don pourrait facilement rendre fou un mortel.

Nareth, elle, le porte depuis son éveil.

Cela explique peut-ĂȘtre son silence.

Elle sait que chaque choix produit Ă©galement d’innombrables choses qui ne seront jamais.

Mais elle ne considÚre pas cela comme une tragédie.

Sans routes abandonnĂ©es, il n’existe aucun choix.

XXIV — Le sens du Destin

Ainsi, lorsque Nareth emploie le mot destin, elle ne désigne pas une sentence.

Le destin est ce qui apparaĂźt lorsque les causes rencontrent leurs consĂ©quences, lorsque les dĂ©cisions ferment certaines voies, lorsque les rencontres en ouvrent d’autres, lorsque le hasard fait entrer dans la toile des Ă©lĂ©ments imprĂ©vus et qu’un ĂȘtre choisit malgrĂ© tout parmi ce qui lui est offert.

Le destin n’est donc pas ce qui vous arrive malgrĂ© vous.

Il est la forme que prend progressivement votre existence Ă  partir de tout ce qui vous arrive et de tout ce que vous dĂ©cidez d’en faire.

Nareth en est la maütresse parce qu’elle voit cette forme se construire.

Pas parce qu’elle l’a dĂ©cidĂ©e Ă  votre place.

XXV — Celle qui laisse le fil libre

Les lĂ©gendes modernes parlent parfois de Nareth comme d’une dĂ©esse froide qui aurait Ă©crit le destin de tous les ĂȘtres avant leur naissance.

Elles ne pourraient pas davantage se tromper.

Nareth aurait probablement considéré un tel univers comme terriblement ennuyeux.

Elle ne tissa pas le monde pour enfermer chacun dans un chemin. Elle tissa les relations permettant aux chemins d’exister.

Puis elle donna Ă  ses enfants quelque chose qui, mĂȘme pour elle, possĂ©dait une valeur immense :

La possibilité de choisir lequel suivre.

Et parfois d’en crĂ©er un nouveau.

Elle ne leur donna mĂȘme pas de Chant intĂ©rieur. LĂ  oĂč les autres Primordiaux offrirent Ă  leurs enfants une maniĂšre naturelle de canaliser la magie, Nareth laissa les siens devant la magie brute sans leur dire ce qu’ils devaient en faire.

Les premiers Humains en souffrirent.

Ils furent faibles. Maladroits. Ils durent apprendre laborieusement ce que d’autres accomplissaient presque instinctivement.

Puis ils observĂšrent.

Ils comprirent.

Ils imitĂšrent.

Ils reliĂšrent.

Ils écrivirent.

Et des millĂ©naires plus tard, leurs descendants regardĂšrent le Nareth’En et crurent que Nareth le leur avait offert.

Ils se trompaient seulement sur ce qu’elle leur avait donnĂ©.

Nareth ne leur avait pas offert un Chant.

Elle leur avait offert la possibilité de ne pas en avoir un.

Une place vide.

Un espace dans lequel aucun Primordial n’avait Ă©crit avant eux.

Et les Humains remplirent cet espace eux-mĂȘmes.

C’est pourquoi Nareth demeure l’une des Primordiales les plus terrifiantes. Elle pourrait tirer sur les fils. Elle pourrait nouer les causes. Elle pourrait dĂ©placer les consĂ©quences. Elle pourrait transformer le destin en une prison presque parfaite.

Mais sa plus grande maßtrise ne réside pas dans ce pouvoir.

Elle rĂ©side dans le moment oĂč ses doigts s’arrĂȘtent.

OĂč la Tisseuse regarde les milliers de routes possibles.

OĂč elle pourrait en choisir une.

Et oĂč elle dĂ©cide pourtant de demander :

« Et toi ? »

Puis elle attend.

Ainsi demeure Nareth.

La Tisseuse d’Argent.

La Silencieuse.

Celle qui voit les routes abandonnées.

Celle qui donna aux Hommes le doute parce que la certitude aurait été une cage.

La MaĂźtresse du Destin qui refusa d’écrire l’avenir.

La Primordiale du Lien.