đš Kaelgor, le Forgeron des Mondes
« Frapper nâest rien.
Savoir jusquâoĂč frapper est lâouvrage de toute une vie. »
â Parole attribuĂ©e Ă Kaelgor
I â Le Marteau du Ciel
Lorsque Kaelrun, la gĂ©ante rouge, fit entendre sa rĂ©sonance parmi les astres, quelque chose sâĂ©veilla dans ses braises. Le mĂ©tal en fusion devint pensĂ©e, la chaleur devint volontĂ©, et la pression des profondeurs trouva une voix.
Ainsi naquit Kaelgor.
Il fut lâun des premiers Primordiaux Ă contempler le monde avant que celui-ci ne possĂšde vĂ©ritablement la forme quâon lui connaĂźt aujourdâhui, et les traditions le dĂ©crivent presque toujours comme un gĂ©ant. Lorsquâil choisissait de se manifester physiquement sur Elserath, il prenait une apparence immense, plus proche dâune montagne ayant dĂ©cidĂ© de marcher que dâun ĂȘtre de chair. Son corps semblait composĂ© dâune matiĂšre sombre traversĂ©e de fissures rougeoyantes, ses Ă©paules formaient des masses presque disproportionnĂ©es et ses mains Ă©taient assez grandes pour saisir des blocs de roche que des centaines de mortels nâauraient pu dĂ©placer.
Lorsquâil marchait, le sol se souvenait de ses pas. Lorsquâil frappait, les montagnes rĂ©pondaient.
Kaelgor était le Primordial de la Forge, le maßtre de la matiÚre, celui qui donne une forme à ce qui doit exister.
Le Forgeron des Mondes.
II â Le MaĂźtre de la MatiĂšre
Pour Kaelgor, la matiĂšre nâĂ©tait jamais inerte. Il percevait en elle ce que les autres ne voyaient pas et lisait la pierre, le mĂ©tal ou la montagne avec une prĂ©cision qui dĂ©passait de trĂšs loin la simple comprĂ©hension physique.
Dans une roche, il distinguait les lignes de pression, les fractures Ă venir, les traces laissĂ©es par les anciennes chaleurs et les minerais enfouis dans ses profondeurs. Dans le mĂ©tal, il percevait les tensions que le refroidissement avait figĂ©es. Dans une montagne entiĂšre, il voyait les endroits capables de porter une citĂ© pendant des millĂ©naires et ceux oĂč la structure finirait, tĂŽt ou tard, par cĂ©der sous son propre poids.
La matiĂšre lui apparaissait moins comme un objet que comme un ensemble de possibilitĂ©s. Il pouvait faire couler une roche comme de lâargile puis lui rendre, une fois sa forme obtenue, une duretĂ© supĂ©rieure Ă celle quâelle possĂ©dait auparavant. Il pouvait unir des matiĂšres qui, selon les lois ordinaires du monde, auraient refusĂ© de demeurer ensemble, ou extraire le mĂ©tal dâune montagne sans la creuser, simplement en lui indiquant le chemin quâil souhaitait lui voir prendre.
Pour Kaelgor, façonner ne signifiait donc jamais contraindre aveuglĂ©ment. Cela signifiait comprendre assez profondĂ©ment une matiĂšre pour savoir ce quâelle pouvait devenir sans cesser dâĂȘtre elle-mĂȘme.
III â Celui qui descendait dans le monde
Parmi les Primordiaux, Kaelgor est souvent dĂ©crit comme celui qui passa le plus de temps physiquement prĂ©sent sur Elserath. Il aimait la matiĂšre dans ce quâelle avait de plus concret : son poids, sa rĂ©sistance, sa tempĂ©rature, le son produit par un marteau contre une roche correctement choisie, la maniĂšre dont une structure rĂ©agissait lorsquâon lui imposait une charge ou quâon la libĂ©rait dâune tension ancienne.
Il ne se contentait pas de regarder les montagnes se former depuis les hauteurs. Il descendait jusque dans leurs profondeurs. Il ne dĂ©crivait pas une architecture Ă ceux qui lâentouraient en attendant quâils lâexĂ©cutent. Il transportait lui-mĂȘme les premiĂšres pierres.
Lorsque le jeune Elserath dut ĂȘtre stabilisĂ©, Kaelgor participa personnellement Ă la forme de plusieurs de ses reliefs. Certaines traditions affirment que des chaĂźnes montagneuses entiĂšres portent encore son travail et que certaines vallĂ©es ne sont pas nĂ©es de lâĂ©rosion, mais des corrections quâil imposa Ă une croĂ»te du monde encore trop instable pour durer.
Kaelgor ne voulait pas seulement que le monde soit beau.
Il voulait quâil tienne.
IV â Le Forgeron avant le dieu
Parmi les anciens rĂ©cits nains, plusieurs racontent des rencontres au cours desquelles un ancĂȘtre ne reconnaĂźt mĂȘme pas immĂ©diatement son crĂ©ateur. Un inconnu immense apparaĂźt dans une galerie, demande un marteau, travaille plusieurs jours sans cĂ©rĂ©monie particuliĂšre, puis repart comme il Ă©tait venu. Ce nâest quâaprĂšs avoir observĂ© lâouvrage laissĂ© derriĂšre lui que les Nains comprennent qui se trouvait rĂ©ellement parmi eux.
Kaelgor nâaimait ni les cĂ©rĂ©monies interminables ni les dĂ©monstrations de dĂ©votion qui empĂȘchaient le travail dâĂȘtre accompli. Un temple mal construit lâaurait probablement vexĂ© davantage quâune absence totale de temple. Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© une forge entretenue pendant mille ans Ă une statue gigantesque Ă©levĂ©e en son honneur puis abandonnĂ©e au premier siĂšcle.
Car pour lui, la valeur dâune Ćuvre ne rĂ©sidait jamais dans lâintention proclamĂ©e par celui qui lâavait construite, ni dans les louanges qui lâaccompagnaient au moment de sa naissance.
Elle rĂ©sidait dans ce quâelle devenait une fois soumise au temps.
V â Les formes qui appelĂšrent les Anciens
Avant les Nains, Kaelgor participa Ă lâouvrage qui devait devenir Ă la fois lâune des plus grandes rĂ©ussites des Primordiaux et lâune de leurs erreurs les plus terrifiantes.
Les Dragons.
Thal et Kaelgor contemplaient les crĂ©atures dĂ©jĂ apparues sur Elserath et se demandaient jusquâoĂč une forme pouvait ĂȘtre poussĂ©e. Quel corps pourrait traverser la tempĂȘte sans ĂȘtre brisĂ© ? Quelle chair pourrait contenir la chaleur des entrailles du monde ? Quelle ossature pourrait porter une crĂ©ature assez vaste pour regarder les montagnes comme des obstacles ordinaires ? Quelle architecture vivante pourrait unir force, mouvement, longĂ©vitĂ© et Chant sans sâeffondrer sous sa propre puissance ?
Thal imaginait. Kaelgor donnait une structure Ă lâimpossible. Elyndra, enfin, apportait ce quâaucune forge ne pouvait produire : le souffle permettant Ă la forme de devenir vĂ©ritablement vivante.
Ainsi naquirent les premiers Dragons.
Mais les Quatre Premiers furent différents.
Valrûn.
Aelarion.
Ysildren.
NĂȘhalor.
Kaelgor participa Ă la crĂ©ation de leurs corps et façonna pour eux des structures quâaucune crĂ©ature naturelle nâaurait pu possĂ©der. Il conçut des os capables de porter des masses absurdes, des organes capables de contenir des puissances quâaucune chair ordinaire nâaurait supportĂ©es, des architectures vivantes dans lesquelles la matiĂšre, le Chant et la vie pouvaient coexister Ă des intensitĂ©s jusque-lĂ inconnues.
Il croyait construire des ĂȘtres.
Il comprit trop tard quâil construisait peut-ĂȘtre autre chose.
Des formes suffisamment vastes, suffisamment stables et suffisamment parfaites pour que quelque chose, ailleurs dans la profondeur du réel, puisse les remarquer.
Lorsque les quatre corps furent prĂȘts et que le souffle dâElyndra les traversa, les Primordiaux nâassistĂšrent pas seulement Ă la naissance de quatre nouvelles crĂ©atures.
Quelque chose répondit.
Quelque chose dâancien.
Quelque chose qui nâĂ©tait ni Kaelgor, ni Thal, ni Elyndra.
Peut-ĂȘtre quelque chose qui attendait depuis bien avant leur Ă©veil quâune forme capable de le recevoir existe enfin.
Les formes forgées par les Primordiaux appelÚrent, et les puissances répondirent. Elles habitÚrent ce qui avait été préparé pour elles.
Lorsque les Quatre ouvrirent les yeux, Kaelgor sut immĂ©diatement quâil ne regardait plus ses crĂ©ations.
VI â Ceux qui dĂ©passĂšrent leurs crĂ©ateurs
Kaelgor comprit alors quâil avait participĂ© Ă lâapparition dâĂȘtres dont lâexistence ne dĂ©pendait plus de sa maĂźtrise. Des ĂȘtres qui excĂ©daient ce quâil Ă©tait lui-mĂȘme capable de mesurer. Des puissances face auxquelles mĂȘme un Primordial devait renoncer Ă la certitude dâĂȘtre supĂ©rieur.
Et cela le terrifia.
Parce que Kaelgor Ă©tait habituĂ© Ă savoir. Le mĂ©tal avait une limite. La pierre avait une limite. Une montagne avait une limite. MĂȘme lorsquâune Ćuvre Ă©tait immense, il pouvait en comprendre la structure, en suivre les contraintes, en prĂ©voir les points de rupture et savoir jusquâoĂč elle pouvait ĂȘtre poussĂ©e avant de cĂ©der.
Les Quatre furent les premiĂšres choses quâil regarda en sachant que ses propres mains avaient contribuĂ© Ă leur donner forme sans que son esprit soit capable dâen embrasser complĂštement la puissance.
Il connaissait leurs os.
Il connaissait la disposition de leurs organes.
Il savait comment leur masse pouvait ĂȘtre portĂ©e, comment leur souffle circulait, comment leur chair avait Ă©tĂ© pensĂ©e pour survivre Ă des forces qui auraient dĂ©truit presque toute autre crĂ©ature.
Et pourtant, ce qui le regardait derriÚre ces yeux dépassait tout cela.
Il avait façonné les portes.
Puis quelque chose de plus grand que lui les avait franchies.
VII â La terreur du crĂ©ateur
La peur de Kaelgor devant les Premiers Dragons ne fut pas passagĂšre. Elle le transforma profondĂ©ment, parce quâelle ne venait ni de lâignorance ni dâune simple impression de danger. Elle venait prĂ©cisĂ©ment du contraire : Kaelgor savait mieux que quiconque ce que leurs corps avaient Ă©tĂ© construits pour supporter, et il comprenait donc mieux que tous ce que signifiait le fait que les puissances qui les habitaient semblaient encore plus vastes que ces rĂ©ceptacles.
Lorsquâil regardait ValrĂ»n, Kaelgor ne voyait pas seulement une crĂ©ature magnifique. Il voyait une porte quâil avait ouverte.
Lorsquâil regardait Aelarion, il voyait une forme dont quelque chose dâimpossible avait appris Ă se servir.
Lorsquâil regardait Ysildren, il voyait une puissance capable de rĂ©inventer le rĂ©cipient quâil lui avait offert.
Lorsquâil regardait NĂȘhalor, il voyait un abĂźme auquel il avait donnĂ© des yeux.
Et Kaelgor, dont la force pouvait transformer les montagnes, dut vivre avec une certitude quâil nâavait jamais connue auparavant : certaines choses quâil avait aidĂ© Ă faire entrer dans le monde Ă©taient devenues plus grandes que la main qui leur avait donnĂ© forme.
VIII â La thĂ©orie quâaucun sage ne rĂ©pĂšte deux fois Ă KarâDrath
Certains Ă©rudits Ă©trangers soutiennent que la petite taille des Nains nâest pas seulement le produit dâun choix pratique de Kaelgor. Elle serait, selon eux, le rĂ©sultat direct de la peur qui suivit la naissance des Quatre Premiers Dragons.
AprĂšs avoir construit des corps gigantesques et dĂ©couvert que ces formes avaient appelĂ© des puissances que mĂȘme lui ne pouvait mesurer, Kaelgor aurait dĂ©veloppĂ© une profonde mĂ©fiance envers lâexcĂšs de grandeur. Il aurait compris quâil avait façonnĂ© trop grand, trop vaste, trop capable de recevoir.
Lorsque vint le moment de crĂ©er ses propres enfants, le Forgeron aurait donc procĂ©dĂ© comme aprĂšs la dĂ©couverte dâun dĂ©faut catastrophique dans une Ćuvre : il aurait corrigĂ© le principe mĂȘme de sa conception.
Ses fils seraient petits parce que Kaelgor aurait voulu que tout en eux soit plein.
Pas de vide inutile.
Pas dâespace offert Ă quelque chose dâautre.
Selon les partisans de cette hypothĂšse, les Nains seraient donc lâĆuvre dâun Primordial ayant appris avec les Dragons que le plus dangereux dĂ©faut dâune crĂ©ation nâest pas toujours sa fragilitĂ©.
Parfois, câest de pouvoir contenir trop.
Cette thĂ©orie est rarement exposĂ©e devant les Nains, car elle implique que leur PĂšre les aurait conçus sous lâeffet de la peur et que certains traits considĂ©rĂ©s comme fondamentaux dans leur identitĂ© seraient nĂ©s dâune volontĂ© de ne jamais reproduire lâerreur des Premiers Dragons.
Ce à quoi la réponse traditionnelle demeure :
« Il ne nous a pas faits petits.
Il nous a faits assez solides pour ne pas avoir besoin dâĂȘtre grands. »
La discussion devrait normalement sâarrĂȘter lĂ .
Ceux qui choisissent de la poursuivre dĂ©couvrent parfois que la stabilitĂ© dâun poing nain est Ă©galement remarquable.
IX â Le Forgeron qui ouvrit quatre portes
Kaelgor était le maßtre de la matiÚre. Il pouvait soulever les montagnes, fermer leurs fractures, faire couler la roche et forger des corps capables de supporter des puissances devant lesquelles des peuples entiers auraient été réduits à rien.
Et câest prĂ©cisĂ©ment pour cette raison que les Premiers Dragons le marquĂšrent aussi profondĂ©ment.
Car il avait accompli son ouvrage Ă la perfection.
ValrĂ»n, Aelarion, Ysildren et NĂȘhalor reçurent des formes que Kaelgor, Thal et Elyndra avaient contribuĂ© Ă prĂ©parer. Puis ces formes appelĂšrent, et quatre puissances anciennes rĂ©pondirent.
Des puissances que Kaelgor nâavait pas forgĂ©es.
Des puissances quâil ne comprenait pas entiĂšrement.
Des puissances qui dĂ©passaient celui-lĂ mĂȘme dont les mains leur avaient permis dâentrer dans le monde.
Le Forgeron des Mondes dĂ©couvrit alors quelque chose que peu de crĂ©ateurs accepteront jamais facilement : on peut connaĂźtre chaque partie de son Ćuvre et ignorer malgrĂ© tout ce quâelle est devenue.
Lorsquâil façonna ensuite ses propres enfants, il ne leur demanda pas de devenir les ĂȘtres les plus grands du monde. Il leur donna quelque chose qui lui paraissait dĂ©sormais beaucoup plus prĂ©cieux : une stabilitĂ© assez profonde pour quâils nâaient besoin dâaucune force Ă©trangĂšre afin dâĂȘtre complets, un peuple qui pourrait tenir mĂȘme lorsque son PĂšre ne serait plus lĂ .
Puis vint la Fracture.
Kaelgor disparut.
Les Dragons demeurĂšrent.
Les Nains demeurĂšrent.
Et cette simple opposition raconte peut-ĂȘtre tout ce quâil apprit.
Il avait un jour contribuĂ© Ă façonner quatre formes si grandes quâelles devinrent les portes de puissances quâil ne pouvait mesurer. Plus tard, il crĂ©a des enfants assez stables pour ne jamais avoir besoin dâĂȘtre autre chose quâeux-mĂȘmes.
KarâDrath tient encore. Ses forges brĂ»lent encore. Les marteaux frappent encore.
Et profondĂ©ment sous la citĂ© demeurent les traces dâun ĂȘtre qui avait assez de force pour modeler le monde, mais qui apprit devant quatre Dragons que mĂȘme le Forgeron des Mondes pouvait crĂ©er quelque chose quâil avait raison de craindre.
Ainsi demeure Kaelgor.
Le Marteau du Ciel.
Le MaĂźtre de la MatiĂšre.
Celui qui façonna les corps des Quatre et trembla devant ce qui vint les habiter.
PĂšre des Nains.
Le Primordial de la Forge.