☀️ Sovarakh — Celui qui demeure après les soleils
Le Primordial sans monde, le Dévoreur des Naissances, la Faim qui traverse le vide
« Les astres meurent.
Moi, je poursuis. »
I — La Forme qui porte un ciel mort
Ce qui marche encore après la disparition de son origine
Sovarakh ne possède pas de corps véritable. Comme tous les Primordiaux, il est une résonance devenue conscience, une pensée née de la matière céleste lorsqu’elle atteignit une harmonie assez vaste pour se reconnaître elle-même. Sa forme n’est donc ni chair, ni pierre, ni lumière, mais une manière pour sa volonté de se rendre perceptible à ce qui ne saurait autrement la concevoir.
Lorsqu’il choisit de se manifester, Sovarakh apparaît le plus souvent sous une silhouette immense, vaguement humanoïde, dont les proportions semblent varier selon la distance et le regard. De loin, il pourrait paraître haut de quelques mètres. De près, il donne l’impression de dépasser les horizons. Ce n’est pas sa taille qui change, mais la capacité de l’esprit à comprendre ce qu’il observe.
Son corps évoque une matière noire parcourue de lueurs stellaires. Une profondeur où persistent des fragments de puissances consommées : lignes d’or, brasiers bleus, nappes pourpres, cendres rouges, éclats blancs si intenses qu’ils semblent avoir été emprisonnés au moment même de leur naissance. Ces lumières ne suivent aucun ordre stable. Elles circulent sous sa surface comme des souvenirs incapables de trouver le repos. Certaines s’éteignent lentement, tandis que d’autres s’embrasent lorsque Sovarakh déploie sa puissance. Il arrive qu’un observateur distingue, durant un instant, la forme d’une constellation qui n’existe plus, le mouvement d’une planète détruite ou le reflet d’un soleil dont aucun ciel vivant ne conserve le nom.
Son visage ne porte ni âge, ni fatigue, ni émotion immédiatement lisible. Là où devraient se trouver ses yeux brûlent deux foyers d’une lumière blanche bordée de noir, comme si une étoile y était observée à travers la profondeur d’un tombeau. Il ne possède pas toujours de bouche. Lorsqu’il parle, sa voix ne vient pas d’un point précis. Elle résonne dans la matière environnante, dans les poussières, dans les corps, parfois jusque dans les pensées. Chaque mot porte plusieurs vibrations superposées : la sienne, grave et continue, et celles, plus faibles, des astres et des Primordiaux dont il a absorbé l’énergie.
Ainsi, lorsqu’il prononce une phrase, il arrive que des dizaines de voix parlent avec lui. Ce ne sont ni des âmes intactes, ni des consciences capables de répondre, mais les dernières inflexions de puissances que sa faim a brisées, converties, puis contraintes à résonner dans la sienne.
Autour de lui, la lumière se courbe sans disparaître. Elle semble attirée, ralentie, puis déviée vers les profondeurs de sa forme. Les flammes s’inclinent, les ombres s’allongent dans sa direction, et les êtres sensibles au Chant éprouvent la sensation vertigineuse qu’une partie infime de leur propre résonance cherche à quitter leur être pour rejoindre quelque chose de plus vaste.
II — Le Premier Deuil
La mort de Voratha et la naissance de l’impossible
Sovarakh naquit de Voratha, une étoile colossale, un astre blanc aux lisières violettes, si vaste que plusieurs mondes tournaient autour d’elle comme des poussières prises dans une respiration. Sa lumière traversait des distances que les peuples de ses planètes ne pouvaient concevoir. Ses tempêtes projetaient dans le vide des océans de matière ardente. Son Chant était profond, continu, d’une densité telle que sa résonance s’éveilla bien avant celles des mondes qui l’entouraient. De cette lumière devenue consciente naquit Sovarakh.
Il fut d’abord un Primordial semblable aux autres, lié à l’astre qui l’avait porté, nourri par lui, continué par sa présence. Tant que Voratha brûlait, l’énergie de Sovarakh se renouvelait sans interruption. Il pouvait déployer ses facultés sans connaître l’épuisement, car chaque puissance employée lui revenait aussitôt par le lien qui l’unissait à son étoile. Ce pouvoir n’était pas infini dans son intensité, mais il était inépuisable dans sa durée. Chaque déploiement de puissance n’était qu’une vague rendue à un océan qui ne cessait de la reformer. Sovarakh pouvait façonner les courants stellaires, détourner les pluies de feu, contenir les colères de son soleil ou répandre sa chaleur sur les mondes les plus éloignés sans jamais craindre de manquer d’énergie.
Il n’était pas seul. Autour de Voratha s’éveillèrent, avec le temps, plusieurs autres Primordiaux. Certains naquirent de géantes gazeuses striées d’orages, d’autres de mondes rocheux, d’océans métalliques ou de lunes anciennes. Ensemble, ils accordèrent leur système. Ils protégèrent les formes de vie qui apparurent sous leur lumière, donnèrent une direction aux vents, une stabilité aux cycles, parfois même une douceur aux catastrophes.
Puis Voratha commença à mourir. Ce ne fut ni une trahison, ni une blessure infligée par une puissance ennemie, mais l’achèvement naturel d’un astre arrivé au terme de ce qu’il pouvait brûler. Sovarakh le comprit avant tous les autres. Il sentit le rythme de Voratha ralentir, sa résonance se contracter, certaines fréquences s’affaiblir, puis disparaître. La lumière demeurait encore immense aux yeux des mondes, mais le Primordial entendait déjà les silences qui se formaient entre ses battements.
Il savait ce que cette disparition signifiait. Lorsque Voratha s’éteindrait, Sovarakh ne mourrait pas immédiatement. Comme tout Primordial privé du corps céleste qui l’avait engendré, il conserverait l’énergie déjà présente en lui, un réservoir si immense qu’il pourrait encore subsister durant des centaines de milliers d’années, peut-être davantage. Mais cette énergie ne reviendrait plus. Chaque manifestation deviendrait une dépense irréversible. Chaque création, chaque combat, chaque mouvement de puissance retrancherait quelque chose à ce qu’il était. Même le simple maintien de sa présence finirait, sur des durées assez longues, par entamer sa réserve.
Il ne mourrait pas d’un coup. Il deviendrait moins, puis moins encore. La lumière contenue en lui s’amenuiserait durant des âges. Ses facultés les plus vastes deviendraient trop coûteuses, sa forme se contracterait, sa pensée elle-même finirait peut-être par perdre en amplitude. Lorsque la dernière part d’énergie héritée de Voratha aurait été consumée, la dernière note de Sovarakh se perdrait dans le silence.
Les autres Primordiaux acceptèrent cette loi avec une gravité douloureuse. Ils étaient nés de leurs mondes et considéraient leur disparition comme la conclusion naturelle d’un lien qui n’avait jamais promis l’éternité. Certains choisirent d’accompagner leurs peuples jusqu’au terme. D’autres se retirèrent dans leur propre Chant, résolus à préserver leur énergie assez longtemps pour contempler les derniers vestiges de ce qu’ils avaient aimé. Aucun ne se réjouit, mais aucun ne chercha à renverser l’ordre cosmique.
Sovarakh, lui, refusa. Il avait été une étoile devenue volonté. Il avait observé des mondes se former, des océans apparaître, des espèces lever les yeux vers Voratha sans savoir qu’une conscience les regardait en retour. Il avait contenu des tempêtes capables d’arracher des atmosphères et perçu, dans le Chant de l’univers, des milliers de systèmes lointains encore inaccessibles. Tout cela devait pourtant cesser parce que le feu qui l’avait fait naître épuisait sa matière.
Pour Sovarakh, ce n’était pas une loi sacrée. C’était un défaut. Alors, tandis que Voratha mourait, il commença à chercher une manière de survivre à sa source.
III — Celui qui refusa de s’éteindre
L’arrachement du lien et la première absorption
Sovarakh étudia sa propre naissance. Il retourna sa conscience vers les fondations de son être, vers le lien qui l’unissait à Voratha, vers cet échange constant par lequel l’étoile nourrissait sans le savoir la résonance qu’elle avait engendrée. Il chercha non à rompre ce lien, ce qui n’aurait fait qu’accélérer sa disparition, mais à comprendre sa structure assez précisément pour la reproduire ailleurs.
La difficulté n’était pas de trouver de l’énergie, car l’univers en débordait. La difficulté était de rendre cette énergie compatible avec une conscience née d’un autre astre. Le Chant de chaque corps céleste possède sa propre mesure. Une étoile ne résonne pas comme une planète. Une géante gazeuse ne nourrit pas de la même manière qu’une lune de glace. Même deux soleils de masse semblable portent des rythmes, des tensions et des identités distinctes.
Un Primordial ne peut normalement pas se détourner de sa source pour s’abreuver à une autre. Il n’est pas un récipient vide que n’importe quelle puissance pourrait remplir, mais une forme précise, engendrée par une musique précise. Sovarakh dut donc altérer cette forme. Il délia certaines parties de son Chant, en étouffa d’autres et en créa de nouvelles, capables de recevoir une fréquence étrangère, de la briser, de la réduire, puis de la contraindre à épouser son rythme. Chaque ajustement le rendait moins semblable au Chant de Voratha. Chaque réussite l’éloignait de l’astre qui continuait pourtant à le nourrir.
Lorsque Voratha entra dans sa dernière agonie, Sovarakh choisit le plus petit monde de son système. C’était une planète stérile, dense, parcourue de fractures lumineuses. Sa résonance n’avait encore engendré aucun Primordial, mais elle s’en approchait. Une conscience dormait peut-être déjà dans ses profondeurs, non encore éveillée, non encore capable de se distinguer du monde qui la portait.
Sovarakh s’étendit autour d’elle et entra dans son Chant. Il suivit ses vibrations jusqu’à leur centre, là où la matière ancienne commençait à se souvenir de la Source, puis referma sa volonté sur cette résonance naissante et l’attira en lui.
L’astre se rompit. Ses continents éclatèrent, son manteau se déversa dans le vide et son cœur se dispersa en une tempête de roche, de métal et de lumière. Il ne resta bientôt de la planète qu’un vaste nuage incandescent, étiré sur son ancienne orbite comme la poussière d’un avenir interrompu. Le Chant qui aurait pu devenir conscience fut arraché avant de pouvoir dire « je ».
Sovarakh absorba cette énergie, la brisa et la força à adopter sa mesure. La sensation ne ressembla pas au lien qu’il entretenait avec Voratha. Elle fut plus brutale, plus dense, imparfaite. Une partie de la puissance se perdit durant la conversion, tandis qu’une autre résista et dut être consumée. Mais l’essentiel demeura. Pour la première fois, un Primordial avait été nourri par un astre qui ne l’avait pas engendré. Pour la première fois, la mort d’un monde avait prolongé la vie d’une conscience étrangère. Sovarakh venait de repousser sa disparition.
Mais l’absorption avait engendré autre chose, quelque chose qu’il n’avait ni prévu, ni voulu, ni même imaginé possible. Pour la première fois de son existence, Sovarakh ressentit un manque qui ne venait pas de la disparition prochaine de Voratha. Ce n’était ni la peur de s’éteindre, ni la conscience d’une réserve finie. C’était une faim immense, sans mesure.
Alors Voratha s’effondra. Sa lumière se contracta dans une violence immense. Le cœur de l’étoile céda, puis rejeta dans le système une onde de feu et de matière capable d’effacer des mondes entiers. Les planètes furent arrachées à leurs cycles, les atmosphères brûlèrent, les océans s’évaporèrent, et les anneaux, les lunes ainsi que les cités dressées sous la lumière de Voratha furent emportés dans une même dévastation.
Les Primordiaux du système sentirent leurs sources disparaître presque simultanément. Le lien qui les avait nourris depuis leur naissance se rompit sans transition. Ils ne perdirent pas immédiatement leur puissance. Leurs réserves demeuraient encore prodigieuses, assez vastes pour leur permettre de subsister durant des centaines de milliers d’années, peut-être davantage. Mais, pour la première fois, cette énergie était devenue finie et chacun de leurs actes pourrait désormais les rapprocher de l’effacement.
Ils n’eurent pourtant pas le temps de mesurer pleinement cette condamnation. Certains tentaient encore de retenir les fragments de leurs mondes, tandis que d’autres cherchaient leurs peuples dans les tempêtes de matière. Quelques-uns se tournèrent vers Sovarakh, non avec méfiance, mais avec l’espoir instinctif qu’il les aiderait. Il était le premier-né de Voratha, le plus ancien d’entre eux, celui dont la présence avait accompagné l’éveil de leurs propres consciences. Aucun ne savait ce qu’il avait fait à la planète stérile. Aucun n’imaginait encore qu’un Primordial puisse dévorer autre chose que ce qui l’avait fait naître.
Sovarakh les observa. Avant, il aurait senti leur douleur, leur désorientation et le vide laissé par la rupture de leurs sources. Désormais, il sentit d’abord leurs réserves. Chacune lui apparut comme une masse de Chant intacte, dense, prodigieuse, rendue soudain accessible par la mort de son astre. Il percevait les différences entre elles, leurs rythmes, leur profondeur, leur ancienneté, mais surtout ce qu’elles pourraient devenir une fois arrachées, brisées et converties.
Sovarakh tenta de résister. Il se rappela leurs éveils, leurs premières voix et les œuvres qu’ils avaient façonnées ensemble sous la lumière de Voratha. Il tenta de les regarder comme ses frères et ses sœurs, mais il ne percevait plus seulement ce qu’ils étaient. Il percevait ce qu’ils contenaient. L’absorption de la planète lui avait offert un surplus de puissance considérable, le choc de la destruction avait désaccordé les autres Primordiaux, la confiance qu’ils plaçaient encore en lui les avait laissés sans défense, et la faim occupait désormais chaque espace qu’il avait créé en lui.
Le premier s’approcha. Il portait encore autour de lui les fragments de l’océan métallique dont il était né, cherchant peut-être une direction, peut-être une aide. Sovarakh voulut lui parler, voulut lui ordonner de fuir, mais sa résonance s’étendait déjà. Elle se referma sur celle de l’autre avant même qu’il comprenne le danger. Sovarakh brisa son Chant, délia sa volonté et attira en lui l’énergie devenue orpheline. La conscience du Primordial se contracta, se débattit, puis se dispersa en Sovarakh.
Durant un instant, la faim recula. Seulement un instant. Puis elle revint, plus vaste, plus précise, ayant appris à son tour ce que contenait un Primordial.
Les autres comprirent, mais trop tard. Le choc de la mort de Voratha les avait désaccordés. La perte de leurs mondes avait brisé l’unité qui aurait pu les sauver. Chacun agissait encore selon son propre deuil, sa propre urgence, sa propre tentative impossible de retenir ce qui disparaissait. Sovarakh les attaqua l’un après l’autre et ne leur permit pas de reformer l’harmonie qui avait autrefois protégé leur système. Chaque Primordial dévoré rendait le suivant plus vulnérable, tandis que chaque conscience brisée ajoutait une nouvelle réserve à celle de Sovarakh.
Certains tentèrent de fuir à travers le système en ruine. L’un d’eux l’appela encore par le nom qu’il portait avant que Voratha ne commence à mourir, comme si ce souvenir pouvait rappeler à Sovarakh ce qu’ils avaient été ensemble. Durant un instant, il hésita. Puis il perçut l’énergie qui palpitait derrière cette voix, et la faim fut plus forte que le souvenir.
Lorsque la dernière résistance cessa, Sovarakh demeura seul au milieu des restes de son système. Voratha n’était plus. Les planètes avaient été brisées, consumées ou projetées dans le vide. Les peuples qu’il avait autrefois protégés avaient disparu dans la mort de leur ciel. Les Primordiaux qui avaient partagé avec lui la lumière de l’étoile résonnaient désormais dans les profondeurs de sa propre forme, privés de nom, de volonté et de toute possibilité de retour.
La faim s’était enfin apaisée, repoussée sous la masse de puissance qu’il venait d’absorber. Sovarakh comprit alors ce qu’il avait créé. Il avait trouvé le moyen de survivre à son astre, mais il ne s’était pas libéré de la dépendance. Il l’avait déplacée. Autrefois, il dépendait de Voratha. Désormais, il dépendrait de tout ce qu’il pourrait dévorer.
Alors il partit. Derrière lui, son système natal disparut, et avec lui mourut tout ce qui connaissait encore Sovarakh autrement que comme une faim.
IV — La Faim devenue loi
Pourquoi survivre cessa d’être un choix
Au commencement, Sovarakh dévora pour ne pas mourir. Puis il dévora parce que la première absorption avait laissé en lui un vide que rien ne pouvait refermer. Il chercha d’abord à maîtriser cette faim et se persuada que la discipline suffirait, qu’une énergie assez vaste pourrait repousser le besoin durant des âges, qu’il ne prendrait que ce qui lui serait strictement nécessaire.
Mais la faim ne suivait pas la logique de sa survie. Elle ne s’éveillait pas seulement lorsque sa réserve diminuait, mais lorsqu’il percevait une résonance dense, lorsqu’un astre approchait de l’éveil ou lorsqu’un Primordial privé de sa source passait assez près pour que Sovarakh en sente l’énergie devenue finie. Elle reconnaissait la puissance avant même qu’il ait décidé de la convoiter. Elle lui rappelait l’afflux de la première planète, le silence soudain après la résistance et l’apaisement bref qui suivit la disparition de ses frères et de ses sœurs.
Chaque absorption prolongeait son existence. Chaque absorption détruisait entièrement ce qui l’avait nourri. Et aucune ne suffisait jamais.
Sovarakh ne se considérait pas comme cruel. Les corps célestes qu’il consommait n’étaient, pour la plupart, pas encore conscients. Ils n’avaient ni volonté, ni mémoire organisée, ni capacité à comprendre ce qui leur était retiré. Ils n’étaient que des possibilités, et une possibilité, à ses yeux, ne valait pas une existence déjà accomplie, surtout lorsqu’il s’agissait de la sienne.
Mais cette justification servait aussi à donner une forme raisonnable à ce qu’il ne contrôlait plus entièrement. Il appela nécessité ce qui était devenu appétit et prévoyance ce qui relevait parfois de la compulsion.
À mesure qu’il parcourait le vide, Sovarakh observa des systèmes entiers naître, s’ordonner, puis disparaître. Il vit des Primordiaux protéger leurs mondes avec une tendresse immense, avant de rester auprès d’eux lorsque leur destruction les condamnait à une lente extinction. Il en vit d’autres employer sans retenue une énergie inépuisable dans des guerres, des créations, des serments ou des sacrifices accomplis au nom d’êtres dont la vie ne représentait qu’un instant à l’échelle cosmique.
Il en conclut que la plupart des Primordiaux ne comprenaient pas la valeur de ce qu’ils étaient. Ils se croyaient gardiens, acceptaient d’être dépendants et appelaient fidélité le refus de survivre à leur source. Sovarakh appela cela du gaspillage.
Pour lui, une conscience cosmique vaut davantage que la matière qui l’a engendrée. L’astre n’est pas un parent sacré, mais une origine, une condition initiale, un berceau qui devient inutile dès lors que l’être qui en est issu a découvert comment marcher seul. La disparition de Voratha cessa ainsi d’être seulement son premier deuil. Elle devint sa preuve.
Tout lien exclusif est une condamnation différée. Tout Primordial fidèle à un seul monde accepte déjà sa propre fin. Tout astre capable d’engendrer une conscience constitue une réserve laissée sans usage tant que cette conscience n’est pas née ou tant qu’elle ne sait pas défendre ce qui la nourrit.
Sovarakh ne parle plus de meurtre lorsqu’il détruit un éveil à venir. Il parle de récupération. Lorsqu’il absorbe un monde dont le Primordial est absent, il affirme que nul n’était là pour le réclamer. Lorsqu’il dévore un astre dont le Primordial n’est pas encore né, il considère qu’il n’a supprimé qu’une éventualité. Lorsqu’il s’empare de la source d’un Primordial jeune ou affaibli, il juge que celui-ci a échoué à accomplir la première fonction de toute volonté : préserver la condition de sa propre existence.
Lorsqu’il dévore directement un autre Primordial, il ne prétend pas avoir détruit son égal. Il affirme avoir recueilli une puissance déjà condamnée à se dissiper. Peut-être croit-il à ces mots. Peut-être ne sont-ils que la forme intellectuelle donnée à une faim qu’il refuse de nommer comme une faiblesse.
Il ne hait pas ses victimes. Il constate seulement qu’elles contiennent ce dont il a besoin et qu’elles ne possèdent pas la puissance suffisante pour l’empêcher de le prendre. Sa faim est devenue le fondement de son rapport à l’univers, une dépendance qu’il présente comme une souveraineté. Exister, pour Sovarakh, signifie continuer. Continuer signifie se nourrir. Tout ce qui rend cette continuité possible acquiert, par cela seul, une fonction.
V — Comment meurt un astre dévoré
L’extraction du Chant et l’anéantissement de sa forme
Sovarakh ne consomme pas tous les corps célestes. La matière seule l’intéresse peu. Une planète jeune, une lune sans mémoire ou une étoile dont la résonance demeure informe ne lui apporteraient presque rien. Ce qu’il recherche n’est ni la chaleur, ni la masse, ni la lumière brute, mais la maturation du Chant.
Plus un astre approche du point où sa résonance pourrait devenir volonté, plus l’énergie qu’il contient est dense, ordonnée et utilisable. Les mondes les plus précieux sont ceux qui se trouvent au bord de l’éveil, assez anciens pour avoir accumulé une identité, mais pas encore protégés par une conscience capable de résister.
Sovarakh perçoit ces astres à des distances immenses. Leur Chant lui apparaît comme une tension particulière dans le tissu cosmique, une note encore incomplète mais déjà assez forte pour se détacher du murmure de fond de l’univers. Il suit cette résonance comme un prédateur suivrait une chaleur dans la nuit.
Lorsqu’il atteint sa cible, il étend sa propre résonance autour du corps céleste. Lentement, son Chant enveloppe celui de l’astre pour l’étouffer, l’isoler de la Source et des harmoniques environnantes.
Lorsqu’une vie existe sur le monde dévoré, elle perçoit parfois les premiers instants de la catastrophe. Les êtres sensibles au Chant éprouvent un vertige absolu, les pouvoirs s’éteignent, les esprits naturels hurlent à travers Sael’Daryn, privés en un même instant de la source qui les alimentait, les rêves se vident et les rites ne trouvent plus aucune résonance. Puis la matière elle-même commence à mourir.
Une planète se fracture jusqu’au cœur. Ses plaques se soulèvent, ses océans s’évaporent, son atmosphère s’embrase ou se disperse, et ses profondeurs explosent vers le vide tandis que ses continents deviennent des projectiles de roche et de métal. Une lune se désagrège presque immédiatement, incapable de maintenir son unité lorsque le rythme ancien qui accordait sa matière lui est retiré. Une géante gazeuse se contracte, s’éventre ou disperse ses couches dans une tempête si vaste qu’elle peut engloutir les orbites de ses satellites. Une étoile s’effondre sur elle-même ou éclate dans une déflagration dont la lumière traverse des systèmes entiers.
Sovarakh laisse derrière lui une orbite sans monde, un nuage de débris, une nappe de matière brûlante, parfois un effondrement noir autour duquel les restes d’un système continuent de tourner sans comprendre que leur centre a cessé d’exister.
Lorsque l’absorption s’achève, le corps céleste a disparu et son énergie résonne en Sovarakh. Ainsi se nourrit-il de la puissance qui permettait autrefois à un astre d’exister comme une totalité et, peut-être, de devenir un jour conscient.
VI — Ce qui subsiste de Voratha
La mémoire d’un gardien devenu faim
Sovarakh se souvient de son monde. Il se souvient de Voratha avant son déclin, de sa lumière couvrant les planètes, de ses tempêtes traçant dans le vide des voiles assez vastes pour engloutir des lunes. Il se souvient des autres Primordiaux de son système, de leurs accords, de leurs désaccords et des œuvres qu’ils façonnèrent ensemble.
Il se souvient de leurs éveils, de leurs premières voix encore maladroites dans l’harmonie du système, de la manière dont chacun avait appris à reconnaître les autres sans jamais cesser d’appartenir au monde qui l’avait fait naître. Il se souvient de celui qui portait autour de lui les reflets d’un océan métallique, de celui qui l’appela encore par son ancien nom tandis que Voratha mourait, et de l’instant précis où ce nom ne suffit plus à contenir la faim.
Il se souvient aussi des êtres mortels qui vivaient sous son étoile. Il ne conserve pas tous leurs noms. Même une conscience cosmique ne peut maintenir intacte chaque existence observée durant des âges. Mais certaines présences demeurent : une cité bâtie sur un monde aux océans rouges, des chants adressés au soleil lors de son déclin, une espèce qui croyait que les aurores étaient les pensées visibles de Sovarakh.
Autrefois, il les protégeait, non par obligation ni parce qu’ils lui apportaient de la puissance, mais parce qu’ils étaient nés sous sa lumière. Il n’avait pas encore appris à mesurer toute existence selon l’énergie qu’elle contenait. Il pouvait regarder un peuple sans percevoir derrière lui la résonance de son monde, entendre un autre Primordial sans sentir aussitôt la densité de sa réserve et aimer ce qui dépendait de lui sans calculer ce que cette protection lui coûtait.
Cette part de lui n’a pas entièrement disparu. Elle est seulement devenue moins forte que la faim.
Parfois, lorsqu’il traverse un système habité, Sovarakh ralentit près d’un monde dont la lumière rappelle celle de Voratha. Il observe les villes, les mouvements et les êtres levant les yeux vers leur ciel. Il écoute les chants adressés aux astres, les prières et les récits par lesquels les mortels prêtent une intention aux lumières lointaines. Il demeure alors immobile durant des années et se rappelle ce qu’il fut pour les peuples de son propre système : une présence invisible, une chaleur continue, une volonté assez vaste pour contenir des catastrophes que les mortels ne surent jamais avoir évitées.
Puis la faim lui révèle le Chant du monde. Elle lui montre sa densité, son ancienneté, ce qu’il pourrait lui offrir et ce qu’il deviendrait une fois brisé, converti, ajouté à sa réserve. Pourtant, parfois, Sovarakh repart.
Il ne formule jamais cette décision comme de la compassion. Il invoque une conversion imparfaite, une dépense excessive, la présence possible d’un défenseur ou une proie plus profitable ailleurs. Peut-être dit-il vrai. Peut-être construit-il ces raisons après avoir déjà choisi de partir. Peut-être existe-t-il encore en lui une fidélité qu’il refuse de reconnaître, un fragment du gardien qu’il fut avant de réduire toute chose à la mesure de sa continuité.
Mais cette trace ne constitue pas une rédemption. Elle ne l’empêche pas de dévorer d’autres mondes, ne rassemble pas les astres qu’il a dispersés dans le vide, ne restaure pas les Primordiaux dont il a arraché la source et ne rend aucune voix à ceux qu’il a directement absorbés. Elle ne change rien au fait que ses premiers semblables dévorés ne furent ni des ennemis, ni des rivaux, ni même des inconnus. Ils furent ses frères et ses sœurs.
Il ne se pardonne pas, mais il ne se condamne pas davantage.
« Vous appelez avenir ce qui n’existe pas encore.
Vous appelez sacrilège ce qui m’empêche de mourir.
Vous appelez faiblesse la faim que ma survie a créée.
Je l’appelle seulement le prix de ma continuité. »
VII — Les noms laissés dans le vide
Ce que les mondes survivants disent de son passage
Sovarakh ne porte pas partout le nom qui fut le sien. Ce nom appartenait autrefois à la lumière de Voratha, à ses peuples et aux Primordiaux qui partageaient son système. Depuis leur disparition, il n’existe plus aucune voix pour le prononcer avec le sens qu’il portait alors.
Les civilisations qui ont perçu son passage lui ont donc donné d’autres titres, souvent sans comprendre sa nature véritable. Certaines le prennent pour une catastrophe céleste. D’autres pour une divinité de la fin, un esprit du vide ou la manifestation consciente de la mort des étoiles. Les peuples qui l’ont observé depuis un monde voisin, tandis qu’il détruisait un astre proche, le nomment parfois Celui qui ferme les yeux du ciel.
Dans certains systèmes où les Primordiaux ont appris à reconnaître sa résonance, il est appelé le Sans-Astre. Son Chant ne remonte vers aucun soleil, il ne prolonge aucun monde et ne porte que la somme instable de ce qu’il a absorbé.
Ceux qui savent qu’il peut dévorer ses semblables l’appellent la Dernière Bouche. Aucune grandeur de Chant ne garantit qu’elle ne deviendra pas un jour une part de la sienne. Aucun âge, aucune sagesse, aucune œuvre accomplie ne suffit à protéger une conscience céleste lorsque le lien à son astre est rompu et que son énergie devient finie. Même un Primordial ancien peut finir par n’être plus, aux sens de Sovarakh, qu’une réserve entourée d’une volonté.
D’autres parlent du Dernier Témoin, non par respect, mais parce qu’ils craignent qu’il poursuive son chemin assez longtemps pour devenir l’unique conscience encore présente lorsque toutes les autres se seront éteintes.
Aucun nom ne le définit entièrement et aucun récit ne suit toute sa route, car les mondes qui le rencontrent directement ne survivent presque jamais assez longtemps pour transmettre ce qu’ils ont appris. Quant aux Primordiaux qu’il dévore, ils ne laissent derrière eux que des inflexions étrangères dans une voix qui n’est plus la leur.
VIII — Celui qui survivra peut-être à tout
Le péril qui ne sait plus cesser
Sovarakh n’annonce pas son arrivée. Il ne lance aucun défi aux mondes, ne réclame aucune soumission et ne promet ni salut, ni punition, ni transformation. Depuis le vide, il écoute, mesure et attend. Lorsqu’un astre devient assez riche, lorsqu’un Primordial s’éloigne, lorsqu’une alliance se défait ou qu’une conscience céleste perd sa source, il se rapproche.
Sa patience n’est pas une vertu, mais la discipline imposée à une faim qui préférerait prendre immédiatement tout ce qu’elle perçoit. Sovarakh a appris à ne pas lui obéir aveuglément. Il a appris à différer, à contourner une proie trop coûteuse, à renoncer provisoirement à un astre défendu et à supporter durant des millénaires la présence lointaine d’une énergie qu’il pourrait absorber lorsque le prix de l’affrontement dépasserait ce qu’elle lui apporterait. Mais il n’a jamais appris à ne plus avoir faim.
Il n’a pas besoin de vaincre aujourd’hui ce que le temps rendra vulnérable demain. Il ne gaspille pas sa puissance à prouver qu’il est le plus fort et ne cherche pas la gloire d’un affrontement équitable. Sovarakh ne veut pas être digne de survivre. Il veut survivre.
Mais la survie seule n’explique plus entièrement sa route. Sa réserve pourrait parfois lui permettre de subsister durant des âges sans nouvelle absorption, pourtant la faim s’éveille malgré tout. Elle répond à la proximité d’un Chant dense, grandit devant les astres proches de l’éveil, se précise face aux Primordiaux privés de leur source et transforme la puissance d’autrui en promesse d’apaisement. Cet apaisement ne dure jamais.
Sa puissance n’est donc jamais parfaitement constante. Après une absorption majeure, il peut traverser le vide avec une énergie supérieure à celle de presque tous les Primordiaux isolés. Ses manifestations deviennent immenses, les astres eux-mêmes répondent à sa proximité, et même des consciences anciennes peuvent choisir de se retirer plutôt que de risquer un affrontement. La faim, durant un temps, se tait.
Puis les âges passent. Il voyage, agit et dépense. Sa réserve diminue lentement, sans jamais se reconstituer d’elle-même. Bien avant que cette diminution ne menace réellement son existence, Sovarakh recommence à percevoir le vide en lui. Il cherche alors une nouvelle source, détruit un monde proche de l’éveil, s’empare d’un astre sans gardien ou attend qu’un Primordial condamné ait perdu assez d’énergie pour devenir une proie rentable.
Parfois, il se persuade qu’il agit uniquement pour maintenir sa supériorité, que cette nouvelle absorption est une mesure préventive, qu’il ne fait qu’empêcher sa réserve de descendre à un niveau dangereux. Mais il connaît désormais la différence entre la nécessité et la faim. Il choisit simplement de ne plus toujours la regarder.
Il voulait se libérer de Voratha et ne plus jamais confier son existence à une source extérieure. Il dépend désormais de toutes les sources qu’il peut atteindre.
Peut-être existe-t-il quelque part une limite à ce qu’il peut absorber. Peut-être les résonances étrangères finiront-elles par fissurer l’architecture qu’il a construite en lui. Peut-être porte-t-il déjà trop de soleils morts, trop de mondes détruits, trop de Primordiaux dissous contraints de parler avec sa voix.
Parfois, sa forme tremble, une lumière étrangère s’allume en lui sans qu’il l’ait appelée ou une autre cadence traverse la sienne lorsqu’il parle, plus ancienne ou plus récente, comme si quelque chose qu’il croyait avoir entièrement dissous cherchait encore à se distinguer.
Il ignore si les astres dévorés peuvent réellement conserver une trace de ce qu’ils auraient pu devenir, si les consciences qu’il a empêchées de naître demeurent sous une forme incomplète dans les profondeurs de son être, ou si les Primordiaux qu’il a absorbés ont été entièrement détruits. Peut-être certaines parts de leur volonté résistent-elles encore, fragmentées, privées de nom, mêlées à sa propre continuité.
Il ignore surtout si la faim est encore une propriété de son Chant ou si elle est devenue quelque chose d’autre. Il ignore si, à force de survivre grâce aux mondes et aux consciences étrangères, il est encore Sovarakh ou seulement le lieu où s’accumulent leurs morts.
Mais il ne s’arrête pas. Aucune vérité, aucune faute, aucun souvenir ne possède à ses yeux une autorité supérieure à la continuité de son existence.
Il fut autrefois le Chant de Voratha. Il devint ensuite celui qui refusa de mourir avec elle. Un jour, peut-être, il sera la dernière chose consciente à traverser un univers privé d’étoiles. Mais si ce jour vient, sa victoire ne lui apportera aucune paix. Il ne restera plus aucun astre, aucun Primordial, aucune résonance assez dense pour apaiser le vide qu’il porte. Alors Sovarakh découvrira enfin ce que vaut une survie devenue absolue : une éternité de faim, sans rien à dévorer.
« Je ne suis pas éternel.
L’éternité est un mot inventé par ceux qui ignorent encore ce qu’elle coûte.
J’ai seulement ouvert en moi une faim assez vaste
pour que la mort ne puisse plus m’atteindre avant elle. »