🪞 Elyndarion

La Cité aux Mille Miracles — et la plus silencieuse des preuves

Elyndarion — Celle qui se rapelle

Du plus grand des miracles.
A la plus profonde des blessures.


Accordée

Elyndarion ne fut pas bâtie.

Elle fut accordée.

Dans les âges où les Aelran marchaient encore comme on marche dans un chant — sans heurt, sans détour, sans mensonge possible — la capitale se dressait au bord de l’impossible, et le rendait quotidien. On l’appelait la Cité aux Mille Miracles, non par orgueil, mais parce qu’aucun autre mot n’était assez large pour contenir ce qu’elle faisait au monde.

Les voyageurs parlaient d’arches suspendues qui ne tenaient pas sur des piliers, mais sur des promesses ; de ponts d’argent si fins qu’on croyait qu’un souffle allait les rompre — pourtant ils portaient des processions entières, sans grincer, sans vibrer, comme si la matière elle-même avait accepté de se taire par respect.

Les tours de verre n’étaient pas seulement des dômes ou des flèches. Elles étaient des instruments : elles prenaient la lumière, la divisaient, la recomposaient, puis la rendaient au ciel sous forme de couleurs qu’aucune langue humaine ne sait nommer. À certaines heures, la cité semblait ne plus refléter le soleil… mais le souvenir du soleil.

Et partout, les terrasses de nacre, comme des falaises polies par des marées qui n’avaient jamais existé. On disait que la nacre venait des mers, mais ce n’était pas vrai. Elle venait de cette obsession aelran : préserver, rendre intact, faire durer — jusqu’à ce que la durée devienne une vertu plus forte que la vie.

À Elyndarion, on ne mentait pas. On ne pouvait pas. L’Élynar était là, dans l’air, dans la pierre, dans la moindre poignée de porte. Non comme une loi. Comme une nature.

Alors les Aelran crurent que leur pureté les protégerait de tout. Ils crurent que la beauté, parce qu’elle était juste, ne pouvait pas se tromper.


L’Éclipse des Voix

Puis vint l’Éclipse des Voix.

Il y eut un avant — et il y eut ce gouffre, ce moment où la réalité elle-même sembla hésiter, comme si le monde avait perdu la note qui le tenait droit. On raconte que les Aelran, dans leur désir de comprendre le Chant jusqu’à sa racine, cherchèrent trop loin, trop haut, trop vite. Et que, lorsqu’ils tirèrent sur le fil, ce ne fut pas seulement leur destin qui se déchira : ce fut la musique du monde.

Elyndarion fut frappée non par un feu, non par une armée, mais par l’absence.

Elle ne s’écroula pas comme un château. Elle se brisa comme un miroir.


Rouge éternel

Depuis, la capitale n’est plus une ville. C’est une plaie.

Le ciel y demeure éternellement rouge, non rouge de soleil couchant, mais rouge comme un métal trop chauffé qu’on n’a jamais eu le courage de plonger dans l’eau. Une pluie de cendre tombe sans discontinuer — une poussière fine, obstinée, qui ne couvre pas seulement la pierre : elle couvre les pensées. Elle s’infiltre dans les creux, dans les joints, dans les statues renversées, comme si le monde tentait de colmater la honte avec de la matière morte.

Les rues existent encore, oui. Mais elles sont pleines d’un silence qui n’est pas le calme : un deuil.

Par endroits, on distingue des contours impossibles : la trace d’un escalier qui monte vers rien, le départ d’un pont coupé en plein ciel, l’ombre d’une passerelle dont l’autre moitié n’a pas seulement disparu… mais a été comme retirée du souvenir du monde.


Mirages

Et pourtant.

Parfois — rarement, sans avertissement — un mirage s’ouvre.

Ce n’est pas une illusion de chaleur. Ce n’est pas une hallucination de voyageur. C’est une fenêtre.

Une seconde, deux peut-être, et l’on voit. On voit les ponts d’argent entiers. On voit les tours de verre intactes. On voit les terrasses de nacre où la lumière marche comme un être vivant. On entend presque… non, on n’entend rien. Jamais.

Mais la beauté est là, irréelle, exacte, comme si la cité forçait le temps à se souvenir. Comme si, malgré l’effondrement, Elyndarion insistait sur une vérité simple, terriblement humaine :

Elle a été.


La plus silencieuse

Et dans ces ruines, quelques Aelran passent encore.

On les voit, silhouettes pâles dans la cendre rouge, avançant sans hâte, sans fuite, comme s’ils traversaient une chambre funéraire où repose quelque chose de trop précieux pour être nommé. Ils ne portent pas la colère. Ils ne portent pas la peur. Ils portent un poids plus lourd : la certitude.

Aucun ne parle. Aucun ne chante. Aucun ne fait même ce bruit infime que fait une gorge quand elle avale sa propre salive.

Aucun mot. Aucun son. Aucun bruit.

Comme si, entre ces murs détruits, était proscrit tout ce qui pourrait déranger le silence.

Non pas le silence d’une ville vide, mais le silence d’un monde qui a compris, enfin, que les Primordiaux ne parcourent plus les routes.

Elyndarion est là pour le rappeler. Une capitale brisée. Un miroir cassé. Une beauté devenue preuve.

Et quand la pluie de cendre tombe, sans fin, sans pause, on pourrait croire que c’est le ciel qui saigne.

Mais ceux qui ont déjà vu un mirage, une seule fois, disent autre chose :

Ce n’est pas le ciel qui saigne. C’est la cité qui refuse de mourir tout à fait.

Elle ne sauve personne. Elle n’enseigne plus. Elle ne pardonne pas.

Elle se contente d’exister, morceau par morceau, comme une mémoire que le monde n’a pas réussi à effacer.

Et dans le rouge éternel, on comprend ce que les Aelran n’avaient pas compris avant leur chute :

il est des merveilles que l’on peut bâtir, et il est des merveilles que l’on ne peut pas garder.

Elyndarion fut l’une des plus grandes.

Et maintenant, elle est la plus silencieuse.