🜃 Annexe — L’Avant-Monde

Ce qui vivait avant le Chant.

L’Avant-Monde — Ce qui vivait avant le Chant

« Nous appelons les Primordiaux les crĂ©ateurs du monde parce que nous avons oubliĂ© qu’il leur fallut d’abord en dĂ©truire un. »
— Fragment anonyme dĂ©couvert dans les profondeurs d’AurĂ©lis, authenticitĂ© contestĂ©e

Nature : Ère pré-primordiale

Statut : Vérité cosmologique oubliée

Datation : AntĂ©rieure Ă  l’éveil des Huit sur Elserath

Origine : Naturelle, non issue des Chants primordiaux

Vestige majeur connu : La Vieille Mer

Connaissance moderne : Presque inexistante

I — Avant la Premiùre Aube

Les rĂ©cits les plus anciens commencent toujours de la mĂȘme maniĂšre.

Il y eut le Silence.

Puis vint la Source.

Puis les Huit élevÚrent leurs voix, et de leur harmonie naquit Elserath.

Ainsi l’enseignent les temples.

Ainsi le racontent les anciens chants.

Ainsi l’écrivent encore la plupart des chroniques.

Et pourtant, cette histoire contient une omission si ancienne que mĂȘme ceux qui la rĂ©pĂštent ne savent plus qu’elle en est une.

Lorsque les Primordiaux arrivÚrent sur Elserath, Elserath existait déjà.

Ses roches avaient déjà refroidi.

Ses océans avaient connu leurs marées.

Des pluies étaient tombées sur des terres dont aucun peuple actuel ne connaßt le nom.

Des montagnes s’étaient Ă©levĂ©es puis effondrĂ©es.

Des continents avaient dérivé.

Et, bien avant que le premier Chant conscient ne soit entendu sur sa surface, quelque chose avait commencé à vivre.

Pas selon les lois d’Elyndra.

Pas selon les harmonies de Nareth.

Pas sous le souffle de Thal ou la mémoire de La MÚre des Océans .

La matiÚre seule avait trouvé son chemin.

La chaleur.

L’eau.

Le temps.

La lumiĂšre.

La nécessité.

De ces choses étaient apparues des formes.

Puis des ĂȘtres.

Puis des peuples.

Il y eut donc un Elserath avant Elserath.

Un monde dont aucune chronique ne conserve le véritable nom.

Les rares thĂ©oriciens qui acceptent seulement d’en envisager l’existence le dĂ©signent aujourd’hui sous un terme imparfait :

l’Avant-Monde.

II — Un monde qui ne chantait pas

L’Avant-Monde n’était pas privĂ© de la Source.

Rien de matĂ©riel ne peut vĂ©ritablement l’ĂȘtre.

La matiĂšre dont furent composĂ©s ses ocĂ©ans, ses montagnes et ses ĂȘtres provenait, comme toute chose dans l’univers, de l’impulsion premiĂšre de la Source.

Mais cette matiĂšre n’avait pas encore Ă©tĂ© accordĂ©e comme elle le serait plus tard.

Le Chant n’imprĂ©gnait pas chaque pierre.

Les émotions ne résonnaient pas dans le réel.

La volonté ne pouvait courber la matiÚre.

Les souvenirs ne demeuraient pas dans les eaux.

Les flammes ne portaient pas les traces de Kaelgor.

Le vent n’écoutait personne.

Le sang n’était que du sang.

Une montagne n’avait aucune voix.

Une forĂȘt ne possĂ©dait aucune mĂ©moire que celle inscrite dans ses propres cycles.

Les crĂ©atures de l’Avant-Monde ne possĂ©daient pas l’empreinte d’Elyndra.

Elles n’étaient pas reliĂ©es aux Huit.

Elles ne portaient aucun accord primordial.

Certaines souffraient.

Certaines apprenaient.

Certaines reconnaissaient leurs semblables.

Certaines semblent mĂȘme avoir atteint des formes de pensĂ©e, de langage et d’organisation que les peuples modernes appelleraient sans hĂ©sitation des civilisations.

Simplement, leur existence intĂ©rieure n’était pas construite selon les lois spirituelles du monde actuel.

Elles étaient vivantes.

Mais elles ne chantaient pas.

III — Les peuples dont il ne reste aucun nom

Il serait rassurant de croire que l’Avant-Monde n’abritait que des organismes simples.

Des choses rampantes.

Des masses molles au fond d’anciens ocĂ©ans.

Des crĂ©atures sans conscience que l’arrivĂ©e des Primordiaux aurait remplacĂ©es sans vĂ©ritable tragĂ©die.

Ce serait faux.

Il y eut des peuples.

On l’ignore presque entiùrement aujourd’hui, car leurs noms ne furent transmis à aucune langue moderne.

Ils ne furent les ancĂȘtres ni des Hommes, ni des Nains, ni des Aelran, ni des Skayans, ni d’aucun autre peuple connu.

Leur histoire ne conduisit Ă  aucune civilisation actuelle.

Elle s’arrĂȘta.

Des traces extrĂȘmement rares suggĂšrent pourtant qu’avant la PremiĂšre Aube, des ĂȘtres avaient dĂ©jĂ  appris Ă  modifier leur environnement.

Ils taillĂšrent certaines matiĂšres.

Ils déplacÚrent des masses.

Ils construisirent.

Ils tracĂšrent parfois des formes dont la rĂ©gularitĂ© ne peut ĂȘtre attribuĂ©e Ă  aucun processus naturel connu.

Ils communiquĂšrent.

Ils transmirent quelque chose d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre.

Peut-ĂȘtre eurent-ils des royaumes.

Peut-ĂȘtre des familles.

Peut-ĂȘtre des guerres.

Peut-ĂȘtre regardĂšrent-ils le ciel en se demandant s’ils Ă©taient seuls.

Nul ne peut le savoir.

MĂȘme leur apparence demeure inconnue.

Rien ne permet d’affirmer qu’ils ressemblaient aux peuples actuels.

Certains vestiges donnent au contraire l’impression de formes biologiques dĂ©veloppĂ©es selon des chemins que la vie moderne n’a jamais empruntĂ©s.

Des symétries impossibles.

Des structures dont on peine Ă  dĂ©terminer l’avant et l’arriĂšre.

Des organismes dont plusieurs parties semblent avoir possédé une autonomie propre tout en constituant un seul individu.

Et parfois des traces plus Ă©tranges encore, devant lesquelles mĂȘme le mot organisme paraĂźt insuffisant.

L’Avant-Monde ne fut pas une premiùre version imparfaite du monde actuel.

Il fut un autre monde.

IV — La Seconde Genùse

Les peuples modernes parlent de la Création.

Quelques textes plus ésotériques parlent du Premier Accord.

Mais s’il fallait nommer ce qui se produisit rĂ©ellement, le terme le plus juste serait sans doute :

la Seconde GenĂšse.

Les Primordiaux contemplĂšrent Elserath.

Et ils la façonnĂšrent selon ce qu’ils Ă©taient.

Kaelgor plongea sa puissance dans les profondeurs.

La roche se plia.

Des chaĂźnes montagneuses surgirent lĂ  oĂč s’étendaient auparavant des terres basses.

Des plaques entiÚres furent soulevées, brisées, comprimées.

Les métaux migrÚrent.

Les entrailles du monde furent refondues.

La MÚre des Océans toucha les eaux.

Des mers disparurent.

D’autres naquirent.

Les courants changĂšrent.

Des bassins furent engloutis sous d’autres bassins.

Et l’eau apprit quelque chose qu’elle n’avait jamais connu auparavant :

se souvenir.

Thal traversa le ciel.

Les vents furent accordés.

Les tempĂȘtes changĂšrent de nature.

L’atmosphĂšre elle-mĂȘme devint capable de porter des rĂ©sonances.

Nareth posa des liens lĂ  oĂč il n’existait auparavant que des rencontres.

Les choses commencùrent à s’influencer autrement.

Certaines relations devinrent presque des lois.

D’autres devinrent des possibilitĂ©s.

Oris inscrivit ses cycles jusque dans la trame du monde.

Vael donna à l’ombre une profondeur nouvelle.

Le rĂȘve cessa d’ĂȘtre seulement l’agitation d’un esprit endormi.

Elyon offrit.

La puissance circula.

Et Elyndra fit ce qui devait transformer Elserath plus profondément que tout le reste.

Elle donna naissance Ă  une nouvelle vie.

V — Elyndra, mùre de la vie nouvelle

Les textes sacrés disent :

Elyndra est la MĂšre de toute vie.

Pour les peuples actuels, cette affirmation est parfaitement exacte.

Chaque espĂšce nĂ©e aprĂšs la Seconde GenĂšse porte quelque chose d’elle.

Chaque ñme appartient, d’une maniùre ou d’une autre, à la grande architecture du Chant.

MĂȘme les peuples façonnĂ©s par d’autres Primordiaux ne purent ĂȘtre vĂ©ritablement vivants sans que l’étincelle d’Elyndra les traverse.

Elle est donc la mĂšre de toute vie du monde actuel.

Mais elle n’est pas la premiĂšre chose Ă  avoir donnĂ© naissance au vivant sur Elserath.

Avant elle, la matiĂšre l’avait dĂ©jĂ  fait seule.

Elyndra ne créa pas le concept de vie.

Elle créa la vie chantante.

Une vie capable d’ĂȘtre liĂ©e aux Chants.

Une vie dont l’existence ne se limitait plus Ă  sa matiĂšre immĂ©diate.

Une vie pouvant recevoir, conserver, transmettre et parfois produire des résonances.

Une vie dont l’ñme pouvait toucher le monde et ĂȘtre touchĂ©e par lui.

Lorsque les premiĂšres crĂ©atures d’Elyndra s’éveillĂšrent, elles ne furent donc pas les premiers ĂȘtres vivants d’Elserath.

Elles furent les premiers ĂȘtres d’un ordre nouveau.

Et cet ordre allait remplacer entiùrement l’ancien.

VI — L’Effacement

Nul ne sait combien de temps dura la disparition de l’Avant-Monde.

Peut-ĂȘtre des siĂšcles.

Peut-ĂȘtre quelques gĂ©nĂ©rations seulement.

Dans certaines rĂ©gions, peut-ĂȘtre quelques jours.

La Seconde GenĂšse ne fut pas un unique cataclysme.

Elle fut une accumulation de transformations si immenses qu’aucun monde prĂ©existant n’aurait pu les absorber sans ĂȘtre dĂ©truit.

Lorsque Kaelgor souleva une montagne, ce qui vivait sur la plaine mourut.

Lorsque La MĂšre des OcĂ©ans dĂ©plaça une mer, les ĂȘtres adaptĂ©s Ă  ses anciennes eaux disparurent.

Lorsque Thal modifia les vents et les pressions, des climats entiers cessùrent d’exister.

Lorsque la vie d’Elyndra se rĂ©pandit, elle occupa des niches que d’autres formes occupaient depuis des Ăąges.

Et surtout, quelque chose de nouveau commença à pénétrer toute chose.

Le Chant.

Pour les crĂ©atures modernes, cette prĂ©sence est si naturelle qu’imaginer son absence est presque impossible.

Pour les ĂȘtres de l’Avant-Monde, elle fut peut-ĂȘtre une catastrophe.

Certaines anciennes formes semblent avoir Ă©tĂ© incapables d’exister durablement dans une matiĂšre dĂ©sormais saturĂ©e de rĂ©sonances.

Leurs corps cessĂšrent de fonctionner.

Leurs cycles se rompirent.

Leur environnement devint autre chose.

Des organismes qui avaient survĂ©cu Ă  des millions d’annĂ©es de changements naturels furent balayĂ©s par l’apparition d’une loi qu’aucune Ă©volution n’avait pu anticiper.

Des espĂšces entiĂšres disparurent.

Puis des familles.

Puis des lignées.

Puis des peuples.

Le monde nouveau grandit sur leurs restes.

VII — Les Huit savaient-ils ?

C’est probablement la question la plus dangereuse que pose l’existence de l’Avant-Monde.

Les Primordiaux savaient-ils ce qu’ils faisaient ?

Aucune rĂ©ponse certaine n’existe.

Il serait trop simple d’affirmer qu’ils dĂ©couvrirent un monde habitĂ© et dĂ©cidĂšrent froidement de le dĂ©truire.

Mais il serait tout aussi faux de les absoudre complĂštement.

Les Huit étaient immenses.

Ils Ă©taient anciens avant mĂȘme d’avoir appris ce qu’était l’ñge.

Ils percevaient la matiĂšre, les rĂ©sonances et les grandes structures du rĂ©el d’une maniĂšre que les mortels ne peuvent concevoir.

Mais leur conscience était née du Chant.

Lorsqu’ils rencontrĂšrent les ĂȘtres de l’Avant-Monde, ils rencontrĂšrent donc quelque chose qui ne rĂ©pondait Ă  aucune des catĂ©gories fondamentales de leur existence.

Pas d’accord.

Pas d’empreinte.

Pas de résonance intérieure identifiable.

Pas de lien avec Elyndra.

Pas de voix que Nareth puisse reconnaĂźtre comme celles des ĂȘtres futurs.

Certaines traditions interdites suggĂšrent que les Primordiaux ne comprirent pas immĂ©diatement que ce qu’ils observaient Ă©tait vivant.

Ils auraient vu des mouvements.

Des réactions.

Des structures organisées.

Peut-ĂȘtre mĂȘme des villes.

Mais aucune ñme telle qu’ils savaient la percevoir.

Aucune mélodie intérieure.

Rien qui leur dise :

ceci est quelqu’un.

Alors ils façonnÚrent.

Et le vieux monde mourut.

Il est possible qu’ils aient fini par comprendre.

Il est mĂȘme probable que certains vestiges de l’Avant-Monde aient essayĂ© de rĂ©sister lorsque les transformations commencĂšrent Ă  les tuer.

Dans ces cas, l’Effacement ne fut plus accidentel.

Certaines choses furent détruites volontairement.

Des présences furent ensevelies.

Des organismes furent consumés.

Des territoires furent refondus jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce qu’ils avaient Ă©tĂ©.

Non nécessairement par haine.

Peut-ĂȘtre simplement parce que les Huit avaient dĂ©jĂ  commencĂ© leur Ɠuvre et qu’ils ne pouvaient plus concevoir de l’abandonner.

VIII — Ce qui disparut vraiment

L’Effacement fut presque absolu.

Les continents de l’Avant-Monde ne correspondent plus à ceux d’Elserath.

Ses ocĂ©ans n’existent plus sous leurs anciennes formes.

Ses écosystÚmes furent remplacés.

Ses civilisations furent écrasées sous des couches de roche plus jeunes, entraßnées dans les profondeurs, fondues dans le manteau ou dissoutes sous les nouvelles mers.

MĂȘme lorsqu’un vestige matĂ©riel survĂ©cut, les transformations postĂ©rieures le rendirent souvent mĂ©connaissable.

C’est pourquoi les peuples modernes ne dĂ©couvrent presque jamais de vĂ©ritables « ruines » de l’Avant-Monde.

Il n’existe aucun ancien empire attendant simplement d’ĂȘtre excavĂ©.

Aucune cité intacte sous quelques mÚtres de terre.

Aucune bibliothĂšque dont il suffirait de traduire les inscriptions.

Le monde fut trop profondément remanié.

Ce qui subsiste prend plutĂŽt la forme d’impossibilitĂ©s.

Une couche rocheuse contenant des fossiles dont aucun Chant ne peut retrouver l’empreinte.

Un morceau de matiĂšre façonnĂ© suivant une gĂ©omĂ©trie manifestement artificielle, dĂ©couvert Ă  une profondeur oĂč aucune civilisation connue n’aurait pu construire.

Des cavitĂ©s dont les parois portent des rĂ©pĂ©titions trop rĂ©guliĂšres pour ĂȘtre naturelles, mais dont personne ne comprend la fonction.

Des substances qui ne repoussent pas le Chant mais ne semblent simplement pas y répondre.

Des restes biologiques dont la structure ne ressemble Ă  aucune famille du vivant moderne.

Et parfois quelque chose de plus inquiétant.

Une chose qui n’est pas seulement ancienne.

Une chose qui n’aurait pas dĂ» survivre.

IX — La Vieille Mer

Au plus profond de Lysséa demeure quelque chose qui était déjà là lorsque La MÚre des Océans façonna les nouveaux océans.

Quelque chose qui précéda Elyndra.

Quelque chose qui ne possĂšde aucune place dans les classifications du vivant moderne.

Les Lireathi l’appellent :

la Vieille Mer.

Nul ne sait ce qu’elle Ă©tait rĂ©ellement dans l’Avant-Monde.

Peut-ĂȘtre un organisme.

Peut-ĂȘtre une colonie composĂ©e de milliards d’ĂȘtres reliĂ©s les uns aux autres.

Peut-ĂȘtre un systĂšme biologique suffisamment vaste pour que la distinction entre crĂ©ature et environnement ait cessĂ© d’avoir un sens.

Peut-ĂȘtre quelque chose que les peuples de l’Avant-Monde eux-mĂȘmes n’auraient jamais qualifiĂ© de vivant.

Elle aurait dĂ» disparaĂźtre.

La MĂšre des OcĂ©ans refit les mers autour d’elle.

Elyndra peupla les profondeurs d’une nouvelle vie.

Le Chant pĂ©nĂ©tra jusqu’aux abysses.

Mais la Vieille Mer demeura.

Comme si disparaĂźtre Ă©tait une action qu’elle ne savait simplement pas accomplir.

Aujourd’hui encore, elle n’obĂ©it pas au Chant.

Ses fragments remontent parfois vers la surface et observent les vivants.

Ils empruntent leurs visages.

Ils répÚtent leurs expressions avec retard.

Ils murmurent parfois des sons que nul langage moderne ne connaĂźt.

Pendant longtemps, ceux-ci furent considérés comme des bruits dépourvus de sens.

L’existence de l’Avant-Monde suggĂšre une possibilitĂ© bien plus troublante.

Ces mots ont peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prononcĂ©s.

Peut-ĂȘtre appartiennent-ils Ă  une langue morte avant mĂȘme la naissance des premiĂšres espĂšces d’Elyndra.

Peut-ĂȘtre rĂ©pĂšte-t-elle simplement des voix entendues autrefois sur des rivages qui n’existent plus.

X — Les vestiges que personne ne reconnaüt

Si la Vieille Mer existe encore, il est statistiquement improbable qu’elle constitue l’unique survivance de l’Avant-Monde.

Mais cela ne signifie pas que d’autres PrĂ©sences semblables parcourent Elserath.

Tout indique que les survivances véritables sont extraordinairement rares.

Certaines peuvent n’ĂȘtre que matĂ©rielles.

D’autres peut-ĂȘtre biologiques.

D’autres encore pourraient ĂȘtre si Ă©trangĂšres aux catĂ©gories modernes que personne ne les a encore identifiĂ©es comme telles.

Une formation rocheuse pourrait ĂȘtre une ancienne construction.

Une substance considérée comme naturelle pourrait avoir été fabriquée.

Une espĂšce abyssale pourrait descendre d’une lignĂ©e antĂ©rieure Ă  Elyndra sans que personne ne le soupçonne.

Un motif observĂ© dans certaines couches profondes pourrait n’ĂȘtre ni une rune, ni une Ă©criture, ni une dĂ©coration selon les dĂ©finitions actuelles, mais quelque chose dont la fonction appartenait Ă  une civilisation entiĂšrement Ă©trangĂšre.

Il est mĂȘme possible que certaines choses aient survĂ©cu en se transformant suffisamment pour devenir compatibles avec le nouvel Elserath.

Dans ce cas, elles seraient pratiquement impossibles Ă  distinguer du vivant moderne.

XI — Ce que les peuples savent

Presque rien.

Pour l’immense majoritĂ© des habitants d’Elserath, l’Avant-Monde n’a jamais existĂ©.

Les Primordiaux ont créé le monde.

Elyndra a créé la vie.

Les premiÚres civilisations furent celles des peuples façonnés par les Huit.

Tout ce qui prĂ©cĂšde appartient Ă  la cosmogonie, non Ă  l’histoire.

MĂȘme parmi les Ă©rudits, ceux qui remettent cette chronologie en cause parlent gĂ©nĂ©ralement d’une Elserath physiquement existante mais stĂ©rile avant l’arrivĂ©e des Primordiaux.

L’idĂ©e qu’elle ait pu abriter une biosphĂšre entiĂšre est marginale.

L’idĂ©e que des peuples aient vĂ©cu avant les Huit est jugĂ©e absurde.

L’idĂ©e que les Primordiaux aient provoquĂ© leur extinction serait, dans certaines cultures, considĂ©rĂ©e comme un blasphĂšme.

Quelques Nains rapportent cependant avoir rencontré trop profondément sous Aurélis des couches qui ne portent aucune résonance connue.

Certains Lireathi possùdent des traditions qu’ils refusent de partager avec les peuples de la surface.

Les Aelran disposent de chants dont plusieurs passages ne correspondent à aucun événement répertorié, mais ils les interprÚtent généralement comme des métaphores.

Et quelques chercheurs cendrĂ©s ont notĂ© l’existence de matĂ©riaux dont le comportement ne correspond pas entiĂšrement aux modĂšles Ă©tablis du Chant.

Aucun de ces éléments, pris séparément, ne prouve quoi que ce soit.

Mis ensemble, ils dessinent pourtant une mĂȘme impossibilitĂ©.

Un monde sous le monde.

XII — Pourquoi tout fut oubliĂ©

Il n’existe aucun grand complot ayant effacĂ© l’Avant-Monde de l’histoire.

Aucun ordre secret n’a parcouru les bibliothĂšques pour brĂ»ler ses archives.

Il n’y avait simplement presque plus personne pour se souvenir.

Les peuples de l’Avant-Monde disparurent avant la naissance des civilisations actuelles.

Les premiers enfants des Primordiaux grandirent dans un environnement oĂč le remplacement Ă©tait dĂ©jĂ  presque achevĂ©.

Pour eux, les montagnes de Kaelgor avaient toujours été les montagnes.

Les mers de La MÚre des Océans avaient toujours été les mers.

La vie d’Elyndra Ă©tait la vie.

Le monde qu’ils voyaient Ă©tait nĂ©cessairement le premier.

Et les Primordiaux eux-mĂȘmes furent progressivement transformĂ©s en figures mythologiques.

« Kaelgor façonna les montagnes » devint :

Kaelgor créa la pierre.

« La MÚre des Océans refit les océans » devint :

La MĂšre des OcĂ©ans crĂ©a l’eau.

« Elyndra engendra la vie accordée au Chant » devint :

Elyndra créa toute vie.

« Les Huit transformÚrent Elserath » devint :

Les Huit créÚrent Elserath.

Avec suffisamment de générations, la nuance disparut.

Puis la possibilitĂ© mĂȘme qu’elle ait existĂ© devint inconcevable.

XIII — La vĂ©ritĂ© interdite

L’existence de l’Avant-Monde ne diminue pas la grandeur des Primordiaux.

Elle la rend peut-ĂȘtre plus terrible.

Ils ne furent pas des artisans travaillant sur une matiĂšre vide.

Ils furent des puissances capables de regarder un monde ancien et d’en imposer un autre par-dessus.

Tout Elserath porte leur Ɠuvre.

Ses montagnes.

Ses mers.

Ses vents.

Ses forĂȘts.

Ses peuples.

Ses Chants.

Mais sous cette Ɠuvre demeure parfois quelque chose d’autre.

Une couche trop profonde.

Un fossile sans mémoire.

Une architecture sans rune.

Un mot que personne ne comprend.

Un reflet qui sourit trop tard.

Des preuves minuscules qu’avant que le monde n’apprenne Ă  chanter, il avait dĂ©jĂ  appris Ă  vivre.

Et peut-ĂȘtre est-ce lĂ  la vĂ©ritĂ© la plus difficile Ă  accepter :

les Primordiaux n’ont pas créé Elserath.

Ils ont créé notre Elserath.

Avant lui, il y en eut un autre.

Il eut ses mers.

Ses créatures.

Ses peuples.

Ses histoires.

Il dura assez longtemps pour que des ĂȘtres y naissent sans jamais connaĂźtre le Chant, lĂšvent les yeux vers les Ă©toiles sans jamais savoir que certaines d’entre elles Ă©taient en train d’éveiller des dieux, puis meurent sans imaginer que leur monde tout entier finirait un jour par ĂȘtre oubliĂ©.

Presque tout disparut.

Presque.

Car au fond de Lysséa, quelque chose demeure encore.

Quelque chose qui Ă©tait dĂ©jĂ  ancien lorsque La MĂšre des OcĂ©ans vit l’ocĂ©an pour la premiĂšre fois.

Quelque chose qui porte peut-ĂȘtre les derniĂšres syllabes d’une langue morte avant la naissance du premier peuple chantant.

Et chaque fois que son visage apparaüt sous les flots, Elserath contemple pendant quelques secondes ce qu’il refuse depuis toujours de comprendre :

le monde n’a pas commencĂ© avec lui.