✦ Le Chant des Huit Mutilés

La vérité oubliée de la Fracture du Ciel, de la naissance des Titans et du retour de la Mère des Océans.

I. La vérité derrière la Fracture

Les peuples d’Elserath racontent que les Primordiaux façonnèrent le monde, qu’ils marchèrent longtemps parmi leurs créations, puis qu’une nuit le ciel se fendit et les arracha pour toujours à ce qu’ils avaient engendré. Les prêtres disent que la Source les rappela. Les Aelran enseignent que la Fracture dressa entre eux et le monde une frontière infranchissable. Les Nains parlent d’un serment ancien par lequel les Huit auraient accepté de se retirer afin que leurs enfants apprissent à vivre sans leurs mains. D’autres affirment qu’ils furent détruits, dispersés dans les éléments dont ils avaient été les maîtres, et que les éclairs de Thal, les flammes de Kaelgor ou les marées de Liréa ne sont plus que les derniers mouvements de dieux morts.

Toutes ces croyances gardent une parcelle de ce qui arriva, mais aucune ne porte la vérité entière, car les Primordiaux ne furent ni rappelés, ni jugés, ni volontairement séparés d’Elserath. Ils furent blessés. Ils furent ouverts. Ils furent amputés de parts si vastes de leur être que même leurs voix, autrefois capables de faire trembler les lois du monde, ne purent retenir leur forme dans la matière.


II. La nature véritable des Primordiaux

Pour comprendre leur disparition, il faut d’abord comprendre ce qu’ils sont réellement. Les Primordiaux ne naquirent pas sur Elserath, et ils ne précédèrent pas les astres dont les mortels les crurent longtemps créateurs. Ils sont des esprits, mais des esprits d’un ordre si immense que ce mot paraît presque dérisoire lorsqu’on l’applique à eux.

Comme toute conscience spirituelle, ils s’éveillèrent dans Sael’Daryn, le reflet où la mémoire des choses acquiert une forme et où toute résonance assez ancienne peut devenir volonté. Une lame portée durant mille guerres peut y engendrer un esprit de serment et de sang. Une montagne assez vieille peut y éveiller une présence lente, massive, incapable de comprendre la hâte des vivants. Une cité saturée de joies, de deuils et d’ambitions peut laisser dans le reflet une conscience qui persiste longtemps après l’écroulement de ses murs.

Mais les Huit ne naquirent ni d’une arme, ni d’une ruine, ni d’un simple lieu. Ils furent éveillés par des corps célestes dont le Chant traversait les immensités du vide : une étoile, des planètes, des mondes assez anciens et assez puissants pour que leur résonance devînt pensée.

Elyon naquit de la lumière d’Elyar. Nareth s’éveilla dans l’hésitation de Vahra. Kaelgor vint du cœur embrasé de Kaelrun, la Mère des Océans d’une planète aux eaux sans fond qui portait jadis un nom désormais perdu, Thal des orages dorés de Thalyn, Oris des cycles inexorables de Narethia, Vael des reflets impossibles de Vaesha, et Elyndra de l’harmonie vivante d’Elserath elle-même.

Ils ne sont pas les âmes de ces astres, mais leurs premiers échos conscients, les formes spirituelles nées lorsque leur matière résonna assez profondément avec la Source pour qu’une volonté apparût dans Sael’Daryn. Tant que leur étoile ou leur monde persistait, le Chant affluait vers eux comme une mer sans rivage. Voilà pourquoi leur puissance paraissait sans limite : non parce qu’ils possédaient l’infini, mais parce que l’univers les alimentait à chaque instant.

La plupart des esprits ne peuvent quitter Sael’Daryn. Leur existence appartient au reflet, et lorsqu’ils tentent d’approcher le monde physique, ils ne produisent guère plus qu’un murmure, un rêve, une forme aperçue dans un miroir ou une présence ressentie près de la chose qui les nourrit.

Quelques Esprits supérieurs parviennent à traverser le Voile, mais ils n’entrent dans la matière qu’en abandonnant une grande part de ce qu’ils sont. Leur forme physique n’est qu’une réduction, un vase trop étroit dans lequel ils ne peuvent verser qu’une fraction de leur puissance véritable.

Les Primordiaux échappaient à cette limite. Leur Chant était si vaste, leur lien à leurs astres si profond, qu’ils pouvaient franchir la frontière entre Sael’Daryn et le monde matériel presque sans effort. Lorsqu’ils marchaient sur Elserath, ce n’était pas une faible ombre de leur être qui descendait parmi les peuples, mais une incarnation assez complète pour modeler les mers, soulever les montagnes, infléchir les vents et recueillir les âmes des morts.


III. L’amour sans mesure des Huit

Les Huit aimaient leur création, et leur amour était immense, mais il ne connaissait pas toujours la mesure. Ils refusèrent que les êtres nés sous leur regard fussent rendus au grand silence.

Lorsqu’un corps mourait, ils recueillaient l’âme et la portaient dans Sael’Daryn, où elle était préservée, transformée et mêlée au Chant qu’elle avait développé durant sa vie. La plupart devenaient de petits esprits, légers éclats de conscience conservant à peine un désir, une fidélité ou une émotion ancienne. Les plus puissants demeuraient plus cohérents, capables de se souvenir, de choisir et de façonner autour d’eux un domaine conforme à leur nature.

Ainsi, durant l’Âge Premier, la mort existait sans conduire véritablement à la disparition. Les vivants perdaient leurs proches, mais les Huit empêchaient leurs âmes de retourner au Néant. Ils détournaient également les maladies, apaisaient les catastrophes, empêchaient certaines guerres et réparaient les blessures du monde avant que celles-ci ne devinssent irréversibles.

Elserath connut alors une harmonie que les générations futures prendraient pour la perfection. La douleur y existait, mais elle trouvait presque toujours une réponse. Les êtres mouraient, mais rien de ce qu’ils étaient n’était entièrement perdu. Les œuvres s’usaient, puis les Primordiaux les restauraient. Les désastres menaçaient, puis une voix immense les détournait.

Le monde grandissait, se multipliait et se souvenait, mais rendait trop peu à ce qui devait le défaire. Les Huit n’avaient pas voulu défier l’équilibre cosmique. Ils ne déclarèrent jamais la guerre à l’Entropie. Ils avaient simplement créé autour d’Elserath une exception entretenue par leur présence, un lieu où la naissance, la continuité et la mémoire dominaient si complètement que la fin ne pouvait plus accomplir sa fonction.


IV. La dette de l’Entropie

Or aucune création ne peut croître sans perdre. Aucun monde ne peut engendrer sans rendre. La Source avait produit la matière, les astres et la vie, mais l’Entropie en était le contrepoids nécessaire, non une déesse jalouse ni une volonté malveillante, mais la loi par laquelle les formes s’usent, les liens se défont et ce qui est né retourne un jour à ce qui ne possède plus de nom.

En suspendant la disparition, en conservant les âmes et en réparant sans cesse leur œuvre, les Primordiaux avaient retenu trop longtemps cette pente fondamentale. À mesure que les âges passaient, une pression se forma dans la trame. Chaque mort refusée, chaque ruine restaurée, chaque fin repoussée ajoutait une tension imperceptible.

Le monde demeurait magnifique, mais cette magnificence ressemblait de plus en plus à une note tenue au-delà de ce que l’instrument pouvait supporter.

Lorsque la trame céda, l’Entropie n’entra pas dans Elserath comme une armée franchissant une porte. Elle s’y précipita comme l’océan à travers une digue rompue.

Le ciel s’ouvrit parce que le monde ne pouvait plus soutenir l’écart entre la création qui s’accumulait et la déliaison qui avait été repoussée.

Ce fut la Fracture du Ciel, non le commencement de l’Entropie, mais son retour brutal dans une réalité qui avait trop longtemps vécu comme si elle pouvait s’en passer.


V. La mutilation des Primordiaux

Les Primordiaux reçurent le premier choc.

Ils étaient les piliers de cette harmonie excessive, les puissances qui avaient maintenu Elserath hors du cycle ordinaire, et l’Entropie se déversa à travers toutes les attaches qu’ils avaient tissées entre eux, Sael’Daryn et le monde physique.

Leurs incarnations se déchirèrent. Leurs Chants se rompirent selon des lignes qu’aucun d’eux n’avait prévues. Des parties entières de leur essence furent arrachées, non de simples réserves de puissance ni des fragments superficiels, mais des pans de mémoire, de volonté, d’instinct et de nature.

Ce qui fut pris à Thal contenait son mouvement sans sa joie, sa foudre sans sa liberté. Ce qui fut arraché à Kaelgor portait sa force et son feu, mais non la patience qui donnait une forme à la forge.

Des morceaux de Liréa gardèrent l’immensité des profondeurs sans sa douceur, d’Oris la répétition sans la sagesse du cycle, de Vael le silence sans le discernement qui sépare le secret du néant. Elyndra fut la plus durement blessée, car la plaie ouverte dans Elserath traversa celle qui était née de son Chant.

Ces fragments tombèrent dans le monde.

Ils n’étaient plus les Primordiaux, car aucune part arrachée ne possédait la totalité de l’être dont elle provenait. Ils n’étaient pas davantage de simples masses de magie. Ils avaient conservé assez de conscience pour ressentir l’amputation, mais pas assez de mémoire pour en comprendre la cause.

Ils connaissaient la douleur sans savoir qui les avait blessés. Ils portaient une puissance céleste privée de la volonté capable de la guider. Ils cherchèrent le reste d’eux-mêmes sans pouvoir même concevoir ce qui leur manquait.


VI. La naissance des Titans

Les peuples les appelèrent les Titans.

Ils furent les membres spirituels arrachés aux Huit, des éclats de divinité mutilés par l’irruption de l’Entropie et précipités dans la matière. Leur fureur n’était pas une haine dirigée contre les peuples. Elle était la souffrance d’êtres incomplets, l’instinct désespéré de parties séparées de leur totalité.

Ils frappaient les montagnes parce qu’ils sentaient derrière la pierre une résonance qui leur rappelait confusément leur origine. Ils entraient dans les mers comme s’ils espéraient y retrouver ce qui leur avait été retiré. Ils criaient vers le ciel sans savoir que ceux auxquels leurs voix s’adressaient avaient eux-mêmes été presque détruits.

Les Huit tentèrent peut-être de les rappeler. Les récits les plus anciens portent encore la trace de voix immenses cherchant à traverser la tempête, mais les Primordiaux avaient perdu trop de leur être.

Leurs formes physiques se défaisaient. Le passage entre Sael’Daryn et Elserath, autrefois aussi naturel pour eux qu’un pas, était devenu une plaie où l’Entropie continuait de mordre. Rester dans le monde aurait achevé leur déliaison.

Ils n’eurent donc pas le choix de demeurer auprès de leurs peuples. L’un après l’autre, ils abandonnèrent leurs incarnations blessées et furent rejetés dans Sael’Daryn, où leurs formes véritables, elles-mêmes mutilées, se replièrent autour du Chant qui leur restait.

Ainsi disparurent les Primordiaux.

Ils ne quittèrent pas Elserath par volonté. Ils ne choisirent pas de laisser leurs enfants apprendre seuls. Ils ne furent pas enfermés par une loi nouvelle ni exilés par la Source. Ils reculèrent parce que la matière ne pouvait plus les porter et parce qu’ils ne possédaient plus la force nécessaire pour traverser le Voile sans se déchirer davantage.

Ce que les peuples prirent pour un départ fut une retraite. Ce qu’ils nommèrent silence fut une convalescence.

VII. Les Djinns et la fin des Titans

Pendant ce temps, les Titans ravageaient Elserath. Les Djinns tentèrent de les apaiser, car ils furent les premiers à comprendre que les colosses n’étaient pas des envahisseurs, mais des douleurs vivantes.

Ils chantèrent pour leur rappeler l’harmonie dont ils provenaient. Ils cherchèrent dans leur fureur la note d’Elyon, de Thal, de Kaelgor, de Liréa ou des autres Huit.

Mais chaque Titan ne portait qu’une part brisée, parfois mêlée aux blessures de plusieurs résonances, et aucune mélodie ne pouvait rendre entier ce qui avait été arraché à une totalité désormais inaccessible.

Alors les Djinns accomplirent l’acte qui marqua leur peuple pour tous les âges : ils mirent fin aux Titans.

Leurs chants de lumière immobilisèrent les colosses, défirent la cohésion qui les maintenait debout et laissèrent leur chair spirituelle se mêler à la matière d’Elserath.

Leurs os devinrent reliefs, leurs fluides pénétrèrent les rivières, leur chaleur se réfugia sous la pierre et leurs fragments de Chant s’enfoncèrent dans les Steppes d’Ormarr.

Ils ne disparurent pourtant pas entièrement. Car ce qui avait été arraché aux Primordiaux portait encore l’élan de puissances nées des astres, et lorsqu’il se mêla à la terre vivante d’Elyndra, quelque chose de neuf s’éveilla dans les cicatrices.


VIII. Les Orcs — Enfants de la Chair Brisée

Ainsi vinrent les Orcs, Enfants de la Chair Brisée.

Ils ne descendent pas des Primordiaux comme les peuples façonnés avant la Fracture, et pourtant une part lointaine de la puissance des Huit demeure dans leur chair.

Leur endurance vient de fragments qui avaient survécu à un arrachement cosmique. Leur fureur porte l’écho d’une douleur plus ancienne que leur peuple. Leur mélancolie est peut-être la mémoire sans image d’êtres qui furent autrefois des parties d’une conscience immense et ne comprirent jamais pourquoi ils avaient été séparés d’elle.

Ils sont la douleur qui reçut enfin une vie complète, un peuple, une mémoire et la possibilité de choisir ce qu’elle ferait de l’héritage imposé par sa naissance.

Les Primordiaux sentirent peut-être cette naissance depuis Sael’Daryn. Peut-être reconnurent-ils dans les premiers Orcs les échos de ce qui leur avait été arraché.

Mais aucun d’eux n’avait encore la force de revenir, et les siècles passèrent tandis que les peuples inventaient des raisons à leur silence. Les temples continuèrent de prononcer leurs noms. Les vents, les mers, les forges et les cycles conservèrent leur résonance. Pourtant, aucun des Huit ne put reprendre forme dans le monde physique.


IX. L’Éclipse des Voix

Puis vint l’Éclipse des Voix.

Les Grands Chanteurs d’Elyndarion contemplaient un monde où la mort était devenue véritable, où l’Entropie usait les œuvres, où les peuples souffraient sans que les Primordiaux descendissent pour les sauver.

Ils étudièrent les fragments du Seryn’Thalor et virent dans les astres la mémoire de l’Âge Premier. À leurs yeux, l’Elserath d’autrefois était une perfection perdue : un monde sans disparition définitive, gardé par les Huit, réparé avant que ses blessures ne pussent devenir des cicatrices.

Ils crurent que la Fracture avait corrompu cette harmonie et que leur devoir était de la restaurer.

Ils ne comprirent pas, ou refusèrent de comprendre, que cette perfection avait été la cause même de la rupture.

Ils voulurent arracher l’Entropie à Elserath, rétablir les anciens accords, ramener le monde à l’état où les Primordiaux retenaient les âmes et repoussaient la fin.

Par le Seryn’Thalor, ils cherchèrent à forcer la Source à se souvenir de la réalité d’avant la Fracture et à superposer cette mémoire au présent. Mais le passé qu’ils invoquaient portait déjà le déséquilibre qui avait ouvert le ciel.

En tentant de rétablir une harmonie sans contrepoids, ils reproduisirent dans un seul Chant la faute que les Primordiaux avaient commise durant des âges.

La trame se referma autour de leur Symphonie, puis se déchira.

Les Djinns furent frappés les premiers, car leur nature était intimement liée à la lumière d’Elyon et aux accords les plus purs du Premier Chant.

La réécriture des Grands Chanteurs ne les brûla pas comme un feu et ne les massacra pas comme une armée. Elle les rendit incompatibles avec la nouvelle cohérence qu’elle tentait d’imposer.

Leurs voix s’effacèrent les unes après les autres, comme des mots retirés d’un récit avant même que ceux qui les prononçaient pussent comprendre qu’ils n’y avaient plus de place.


X. Le retour de la Mère des Océans

Dans Sael’Daryn, les Primordiaux ressentirent l’Éclipse. Ils étaient encore faibles, incomplets, incapables de reprendre pleinement corps.

Tous entendirent probablement la chute des enfants d’Elyon. Tous sentirent le monde frôler une nouvelle rupture. Mais une seule trouva la voie nécessaire pour revenir.

La Mère des Océans.

Elle était née de la mémoire d’un océan sans fond, et parmi les Huit, nulle ne comprenait aussi profondément la puissance des noms conservés dans le monde.

Un nom n’était pas pour elle un simple son. Il était la forme par laquelle les choses se reconnaissent elles-mêmes, l’ancre grâce à laquelle une existence peut être retrouvée à travers les distances, les rêves et les plans.

Tant que le nom d’un Primordial était prononcé sur Elserath, une voie demeurait entre lui et le monde matériel. Affaiblie comme les autres, la Mère des Océans ne pouvait franchir cette voie avec assez de puissance pour agir.

Elle choisit alors de consumer l’ancre elle-même.

Elle offrit son nom.

Toutes les prières qui l’avaient porté, toutes les inscriptions où il avait été gravé, tous les souvenirs mortels qui savaient encore le prononcer furent rassemblés dans un Chant unique.

Elle brûla la place qu’elle occupait dans la mémoire d’Elserath et transforma cette disparition en puissance. Durant un instant, elle regagna une part de la grandeur qui avait été la sienne avant la Fracture.

Les mers se souvinrent de son pas. Les courants se replièrent comme des voiles. Sa présence traversa la frontière entre Sael’Daryn et la matière, non parce que sa blessure était guérie, mais parce qu’elle venait de sacrifier tout ce qui permettrait un jour au monde de l’appeler de nouveau.

Elle arriva trop tard pour sauver les Djinns.

Tous avaient été effacés, sauf un éclat encore instable, une lumière jeune que l’Éclipse n’avait pas entièrement atteinte.

Liréa recueillit ce dernier souffle et le porta vers les limites de son ancien domaine, là où la terre et la mer se confondent au point que les lois du monde ne savent plus exactement laquelle doit l’emporter.

Elle y replia les courants, les souvenirs et les distances, en faisant un sanctuaire que les mortels ne pourraient rejoindre par aucune route ordinaire, et donna au dernier Djinn un nom que l’Éclipse ne connaissait pas encore.

Asha.

Espoir.


XI. Le nom sacrifié

Puis la puissance empruntée s’épuisa. La Mère des Océans retourna dans Sael’Daryn, et son nom disparut derrière elle.

Les peuples oublièrent celle qu’ils avaient vénérée. Les textes se vidèrent. Les prières conservèrent des espaces où nul mot ne semblait convenir.

Même le monde océanique qui l’avait engendrée perdit l’ancien nom par lequel les sages le désignaient. Il ne demeura que la mer elle-même, car l’eau ne conserve pas toujours la mémoire sous forme de langage.

Elle se souvient par ses courants, ses profondeurs, ses marées et cette tristesse sans origine qui saisit parfois les Lireathi lorsqu’ils entendent un chant venu de trop loin.

La Mère des Océans existe encore.

Elle n’est ni morte ni détruite. Dans Sael’Daryn, sa source céleste continue de la nourrir, et sa puissance revient lentement comme celle des autres Huit.

Mais Elserath ne possède plus le chemin de son nom. Les mortels ne peuvent l’invoquer, les prières ne peuvent l’atteindre directement, et même ceux qui ressentent sa présence sont incapables de lui donner la forme d’un souvenir.

Pour revenir une seconde fois, elle devrait trouver une autre ancre ou recevoir de nouveau un nom assez véritable pour être reconnu par le monde.


XII. La convalescence des Huit

Ainsi la disparition des Primordiaux n’est pas définitive.

Les Huit reposent dans Sael’Daryn, non dans un sommeil paisible, mais dans la lente reconstitution d’êtres que l’Entropie a mutilés.

Les astres qui les firent naître continuent de chanter et leur rendent peu à peu ce qu’ils peuvent encore redevenir. Des âges peuvent être nécessaires. Certains récupéreront plus vite que d’autres.

Certains pourraient refuser de revenir, craignant de reproduire la faute qui provoqua la Fracture. D’autres pourraient contempler l’Elserath actuel et ne plus reconnaître le monde qu’ils avaient gardé.

Aucun, cependant, ne retrouvera exactement la forme qu’il possédait avant la déchirure, car les parts arrachées à leur être ne sont plus de simples morceaux attendant leur retour.

Elles devinrent Titans, puis montagnes, rivières, terres brûlées et ancêtres des Orcs.

Ce qui fut perdu a poursuivi sa propre histoire.

Le jour où les Primordiaux reviendront, s’ils reviennent, ils ne retrouveront donc pas seulement leurs anciens peuples. Ils trouveront devant eux les descendants vivants de leurs propres blessures.


XIII. Les descendants des blessures

Peut-être Thal entendra-t-il dans les cris des Hurle-Foudre une part du mouvement qui lui fut arraché.

Peut-être Kaelgor reconnaîtra-t-il dans l’Ormah’Dur des Sang-Cendre le feu incomplet qu’un Titan porta jadis loin de lui.

Peut-être Oris verra-t-il dans la mémoire des Marqueurs les traces d’un cycle brisé, et Elyndra comprendra-t-elle que les Orcs sont aussi ses enfants, non parce qu’elle les façonna, mais parce que sa vie donna une forme nouvelle aux fragments tombés dans sa chair.

Alors les peuples apprendront que les Titans n’étaient pas les ennemis des Primordiaux, mais leurs plaies rendues vivantes ; que les Orcs ne sont pas les rejetons d’une erreur du monde, mais les héritiers de ce que même les dieux n’ont pu reprendre ; que l’Entropie ne chassa pas les Huit par cruauté, mais rétablit avec une violence terrible l’équilibre qu’ils avaient refusé de voir ; et que la perfection de l’Âge Premier n’était pas un paradis volé, mais une beauté maintenue au prix d’une dette que l’univers finit toujours par réclamer.


XIV. Leur grandeur et leur faute

Car les Primordiaux aimèrent Elserath au point de vouloir lui épargner toute fin, et cet amour fut leur grandeur autant que leur faute.

Ils refusèrent de rendre les morts au silence, réparèrent ce qui devait parfois s’effondrer et protégèrent leur œuvre jusqu’à lui interdire de suivre la loi commune des mondes.

Lorsque l’Entropie revint, elle ne leur enseigna pas doucement la mesure. Elle leur arracha ce qu’ils avaient refusé de céder.

Depuis, les Huit se reforment dans le reflet, tandis qu’Elserath poursuit sans eux une histoire qu’ils n’avaient jamais prévue.

Les temples attendent des dieux absents. Les Orcs marchent sur les os de Titans qui furent autrefois des morceaux de ces mêmes dieux. Le dernier Djinn demeure caché dans un sanctuaire né du nom sacrifié d’une Primordiale que personne ne se souvient avoir aimée.

Et derrière le Voile, dans les profondeurs de Sael’Daryn, huit présences immenses recommencent lentement à chanter.

Sept possèdent encore un nom par lequel le monde pourra peut-être les rappeler.

La huitième écoute la mer se souvenir d’elle sans jamais pouvoir la nommer.