✧ Des Concepts Incarnés et des Vérités Vivantes

Des vérités qui ne représentent pas le réel : elles le sont. Des êtres qui s’y lient jusqu’à devenir presque indiscernables d’elles.

✧ Des vérités qui prennent forme

Dans les strates les plus profondes du réel, au-delà des peuples, des magies et des âges, existent des réalités qui ne sont ni des créatures, ni des dieux au sens commun.

Elles sont des vérités.

Des principes si fondamentaux qu’ils ne dépendent ni du monde, ni du temps, ni de la matière pour exister. Ils ne sont pas nés du Chant comme les êtres ordinaires. Ils en sont des conséquences ultimes, ou peut-être des révélations.

On les nomme les Concepts Incarnés.

Car ils ne représentent pas une idée.

Ils sont cette idée, devenue présence.


✦ Des Concepts Ayant Pris Forme

Il existe une première catégorie, la plus rare et la plus absolue.

Des vérités qui n’ont pas été liées à un être, mais qui ont accepté d’exister sous forme d’être.

Ici, il n’y a aucune séparation entre le concept et son incarnation. L’entité n’utilise pas le concept. Elle ne s’y relie pas. Elle ne le canalise pas.

Elle est le concept.

Ainsi, Valrûn n’incarne pas la destruction, il est la Destruction elle-même. Aelarion n’incarne pas la transcendance, il est la Transcendance. Ysildren n’incarne pas la vie, il est la Vie. Nêhalor n’incarne pas l’oubli, il est l’Oubli.

Ces êtres ne peuvent être détruits.

Non parce qu’ils sont puissants, mais parce que ce qu’ils sont ne peut cesser d’exister.

Tant que la destruction demeure possible, Valrûn existe. Tant qu’une chose peut dépasser sa condition, Aelarion existe. Tant que la vie peut croître, Ysildren existe. Tant qu’une chose peut être oubliée, Nêhalor existe.

Les tuer reviendrait à nier une loi du réel.

Et aucune volonté connue, pas même celle des Primordiaux, n’a jamais démontré une telle capacité.


✧ Des Êtres Liés au Concept

Il existe une seconde catégorie, plus accessible en apparence, et infiniment plus instable.

Des êtres nés mortels, ou du moins non absolus, qui ont accompli ce que peu d’esprits peuvent même concevoir : se lier à un concept jusqu’à en devenir l’incarnation.

Contrairement aux premiers, ces êtres ne sont pas le concept à l’origine. Ils l’ont rejoint. Ils ont fusionné avec lui, jusqu’à ne plus pouvoir être distingués de lui, sans jamais totalement abolir leur nature première.

Ainsi, Roi des Glaces s’est lié au froid primordial, et Reine Blanche s’est liée à l’Entropie.

Leur puissance devient alors inimaginable pour tout être ordinaire. Ils deviennent théoriquement éternels, capables d’agir sur le réel à une échelle conceptuelle, presque indiscernables du principe qu’ils incarnent.

Mais une différence subsiste.

Ils peuvent être séparés de ce lien.


✦ De l’ancrage conceptuel

La puissance d’un Être Lié n’est cependant pas uniforme.

Contrairement à un Concept Ayant Pris Forme, il ne porte pas nécessairement avec lui la totalité du principe auquel il s’est uni.

Pour agir pleinement, il lui faut une prise.

Une présence préalable de son concept dans le réel.

Même infime.

Là où le concept existe déjà, l’Être Lié peut s’y ancrer.

Puis l’étendre.

Le renforcer.

L’approfondir.

Une trace peut devenir influence.

Une influence peut devenir domaine.

Et plus le concept gagne en présence, plus l’Être Lié dispose à son tour d’une prise importante pour agir.

Cette relation peut ainsi devenir presque auto-amplificatrice :

« Là où une vérité existe déjà, son incarnation peut lui donner davantage de poids. »

À l’inverse, là où le concept est véritablement absent, l’Être Lié rencontre une limite fondamentale.

Il ne peut pas aisément imposer depuis le néant ce dont aucune trace n’existe encore.

Un être lié à l’espoir trouverait peu ou aucune prise dans un lieu où absolument aucun espoir ne subsiste.

Un être lié au froid agirait avec bien plus de difficulté là où rien ne porte encore cette condition.

Mais qu’une seule manifestation du concept demeure, aussi faible soit-elle, et cette présence peut devenir un point d’entrée.

Une braise suffit parfois à permettre l’incendie.

Cette dépendance distingue profondément les Êtres Liés des Concepts Ayant Pris Forme.

Un Être Lié doit trouver son concept dans le monde afin de l’étendre.

Un Concept Ayant Pris Forme n’a pas à chercher cette prise.

Il est déjà ce qu’il cherche.


✦ De la rupture du lien

Contrairement aux Concepts Ayant Pris Forme, les êtres liés au concept ne sont pas absolument indestructibles.

Leur existence dépend d’un équilibre, celui du lien entre leur essence et le concept.

Briser ce lien ne détruit pas le concept. Mais cela détruit l’incarnation.

L’être redevient alors ce qu’il était, mortel, limité, vulnérable.

Cependant, une telle rupture dépasse presque toute possibilité connue.

Même les Primordiaux ne pourraient peut-être pas l’accomplir.

Car cela ne demande pas de détruire un corps, ni une âme.

Cela demande de séparer une identité d’une vérité.


✧ De la différence fondamentale

La distinction entre ces deux formes est absolue.

Les Concepts Ayant Pris Forme ne peuvent être détruits, ne peuvent être séparés de ce qu’ils sont et ne peuvent cesser d’exister tant que leur concept subsiste.

Ils ne dépendent pas davantage d’une présence locale de leur principe pour demeurer ce qu’ils sont.

Ils ne se relient pas à une vérité extérieure.

Ils sont cette vérité.

Les Êtres Liés au Concept peuvent être détruits indirectement, peuvent être séparés de leur concept et demeurent dépendants d’un équilibre fragile malgré leur puissance.

Leur influence varie également selon la présence du concept auquel ils se sont liés : considérable là où celui-ci possède déjà une prise, plus difficile à exercer là où il est faible, et profondément limitée là où il est totalement absent.

Ainsi, les Premiers Dragons ne sont pas seulement plus puissants.

Ils sont d’une autre nature.


✦ De la rareté et de l’inconnu

Les chroniques d’Elserath ne reconnaissent, à ce jour, qu’un nombre infime d’entités appartenant à ces catégories.

Parmi les Concepts Ayant Pris Forme connus dans le monde, seuls sont reconnus Valrûn, Aelarion, Ysildren et Nêhalor.

Ils sont considérés comme les seuls connus dans le monde d’Elserath.

Mais cela ne signifie pas qu’ils soient les seuls à exister.

Seulement les seuls à avoir été rencontrés, ou reconnus.


✧ Des autres mondes et des autres vérités

Les observations des Cendrés et les théories du Codex des Verres Infinis suggèrent une réalité plus vaste.

Elserath n’est qu’un Chant parmi d’autres.

Si cela est vrai, alors rien n’interdit que d’autres Concepts Ayant Pris Forme existent ailleurs dans l’univers, que d’autres vérités incarnées aient émergé sous d’autres cieux, et que certains concepts inconnus d’Elserath possèdent déjà leur propre incarnation.

Ainsi, les Premiers Dragons ne seraient pas uniques.

Ils seraient locaux.

Les Cendrés formulent cette hypothèse avec une sobriété qui confine à l’effroi :

« Si quatre vérités marchent sous notre ciel, combien d’autres marchent sous les autres ? »

✦ Des incarnations multiples

De la même manière, les êtres liés à un concept ne sont pas limités à ceux connus.

À ce jour, Roi des Glaces et Reine Blanche ne sont que des exemples.

Il est hautement probable que d’autres aient tenté de se lier à un concept, que certains aient réussi sans être connus, que d’autres aient existé puis disparu, et que certains existent hors d’Elserath.

Leur puissance pourrait alors varier considérablement selon les mondes, les époques et les circonstances.

Un même Être Lié pourrait être presque irrésistible dans un lieu saturé de son concept et beaucoup plus limité dans un autre où celui-ci ne possède qu’une présence infime.

Car devenir l’incarnation d’une vérité ne signifie pas encore devenir cette vérité elle-même.