🌑 Annexe bis V — Celui qui refusa le Silence

🌘 Aelran Perdu — “Celui-qui-refusa-le-Silence”

Histoire secrète d’un Grand Chanteur déchu


I. Nuit de l’Éclipse : la peur d’un immortel

Lorsque commença l’Éclipse des Voix, les Grands Chanteurs de Seryn’Thalor furent les premiers à sentir la dissonance ramper dans le ciel.

Un à un, ils furent avalés par la Voix du Silence, consumés par l’Entropie qu’eux-mêmes avaient éveillée par imprudence.

Lyr’Aenor chantait encore, tissant son dernier éclat.

Autour d’elle, les étoiles vacillaient.

Et parmi les Grands Chanteurs, un seul céda à la peur.

Les archives Aelran ne gardent pas son nom ; il l’a lui-même effacé plus tard.

On l’appelle aujourd’hui, dans les rares cercles qui connaissent son existence :

Celui-qui-refusa-le-Silence.

Il vit ses frères mourir.

Il comprit que la mort, la vraie, approchait — celle qui ne laisse pas de souvenir.

Il ne chercha pas la grandeur.

Il ne chercha pas l’héroïsme.

Il chercha une issue.

Alors qu’il reculait devant le gouffre, une présence se glissa dans le vide de ses pensées — non comme un chant, mais comme une voix, intime et froide, posée contre son oreille intérieure.

Ce n’était pas la Source.

Ce n’était pas un Primordial.

C’était Elle.

La Reine des Ténèbres.

Elle ne lui demanda pas de comprendre.

Elle ne lui offrit pas de consolation.

Elle lui promit une seule chose :

« Je peux t’extirper de l’Éclipse. Je peux t’arracher au Silence. Mais tu devras m’appartenir. Entièrement. »

Il n’y eut pas de négociation.

Il n’y eut pas de dignité.

Il n’y eut que la peur — pure, nue, irréfutable.

Alors il jura.

Et dans ce serment, il posa sa gorge, son nom, son futur, sa vérité.

Il se donna.

Il se vendit.

Il s’offrit comme on se jette hors d’un incendie.


II. Le Sauvetage : arraché, puis refait

La Reine des Ténèbres le sauva.

Elle n’avait pas menti.

Pas entièrement.

Elle extirpa son âme de l’Éclipse des Voix — mais pas comme on retire une flèche.

Elle l’arracha.

Et l’arrachement emporta avec lui des pans entiers : des mémoires, des liens, des intonations de soi.

Quand il revint, il existait toujours.

Mais il n’était plus intact.

Ce qui restait de lui fut pris, pesé, puis remodelé.

Elle reprit les fragments comme on reprend une matière blessée, non pour la guérir, mais pour la rendre utile.

À la place des accords perdus, elle insuffla une certitude unique :

l’obéissance absolue envers elle.

Et pour que rien ne vienne jamais contredire cet ordre, elle l’intégra dans un corps qu’elle avait fabriqué : un corps d’ombre, immortel, stable, fermé à la fatigue et à la mort commune.

  • Ses chairs ne vieillissent plus.
  • Toute blessure se referme dans un frisson noir, comme si l’ombre recousait l’ombre.
  • Même détruit, il se reforme — non par renaissance, mais par restitution de propriété.

Il ne devint pas vivant.

Il ne devint pas mort.

Il devint possédé.

Et parce que des fragments manquaient, un vide demeura en lui — un manque impossible à combler par la prière, la raison ou le repos.

Un vide qui ne criait pas…

mais qui dévorait.


III. L’Appétit : dévorer la mémoire d’autrui

Les Aelran disent que tout être porte une note du Chant.

Lui, désormais, porte surtout un manque.

Le sauvetage l’a laissé incomplet : des pans de lui ont été arrachés avec l’Éclipse, et le vide qui reste réclame sans cesse de quoi se remplir.

Il découvrit alors que la mémoire d’autrui pouvait, pour un temps, colmater ses fissures.

Pas leurs âmes.

Pas leurs vies.

Leurs souvenirs, et seulement cela.

Il ne tue pas toujours.

Parfois, il vide juste.

D’autres fois, il efface.

Ceux qui survivent sont des coquilles : présents, mais sans hier.

Il devint un prédateur de mémoire, une anomalie que même les Aelran craindraient si son existence n’était pas impossible.


IV. L’Ordre des Voiles Astrals : les chasseurs d’échos

Conscient que l’Éclipse des Voix venait de son peuple,

conscient aussi que les Grands Chanteurs eux-mêmes avaient failli faire s’effondrer le monde,

il tira une seule conclusion :

Plus jamais il ne doit exister de Grand Chanteur.

Mais il ne pouvait pas frapper ouvertement.

Il n’avait ni cité, ni bannière, ni droit à la lumière.

Alors il fabriqua un ordre secret, composé d’autres races :

Hommes, Skayans, Lireathi, même quelques Nains.

Tous liés par serment, par dette ou par illusion.

Ils se nomment :

⭐ L’Ordre des Voiles Astrals

“Nous étouffons les chants avant qu’ils ne deviennent des astres.”

Leur mission :

• Repérer tout être dont la voix, la magie ou l’âme

pourrait un jour atteindre la justesse d’un Grand Chanteur.

Éteindre cette potentialité,

avant que la trame ne s’enflamme à nouveau.

Parfois par manipulation,

parfois par disparition orchestrée,

parfois par “accidents”.

De nombreux prodiges, dans l’histoire d’Elserath,

destinés à devenir les nouveaux porteurs du Chant des Astres,

ont mystérieusement disparu.

Les peuples disent :

“Les étoiles se taisent depuis l’Éclipse.”

La vérité est beaucoup plus sombre.

Elles ne se taisent pas.

On les étouffe.


V. Présent : un immortel sans nom

Aujourd’hui, Celui-qui-refusa-le-Silence erre encore dans les Terres du Crépuscule.

On dit que :

  • son visage change tous les siècles,
  • son ombre ne correspond jamais à son corps,
  • son chant fait naître des étoiles mortes,
  • sa présence rend les Aelran nerveux sans savoir pourquoi,
  • il porte toujours un manteau constellé,
  • et qu’il ne se souvient plus de son propre nom.

Seule certitude :

il existe encore — et sa peur existe avec lui.

Il régresse, lentement, vers un état où plus rien n’aura d’importance.

S’il cesse de consommer des souvenirs, il sombrera dans le néant.

S’il continue, il finira par se croire le seul vrai héritier du Chant des Astres.

Et son ordre, aujourd’hui encore actif,

traque dans l’ombre quiconque possède :

  • la voix juste,
  • l’esprit limpide,
  • ou la capacité innée de voir le Chant du monde.

C’est pour cela que, depuis l’Éclipse des Voix

🌠 …plus aucun Grand Chanteur n’a jamais rechanté.