📔 Annexe bis XXI — Le Nom derrière le Comptoir

Document réservé aux Gardiens du Portail.

À ne jamais afficher aux voyageurs.
À ne jamais prononcer à voix haute dans la Taverne.


I — Ce que le monde croit

On raconte qu’il existe, au-delà des routes, une taverne qui n’a pas d’adresse.

Un refuge qui apparaît quand la nuit est trop longue, quand la faim a dépassé la force, quand l’âme a besoin d’un banc, d’un feu… et d’un silence.

La Sainte Pioche ne juge pas. Elle ne prend pas. Elle rend seulement ce que le monde a volé : un souffle.

Derrière son comptoir se tient le Tavernier. Toujours là. Toujours reconnaissable. Jamais le même visage.


II — Ce que le monde ignore

La légende ne lui donne ni date, ni tombe, ni visage.

Mais ceux qui ont trouvé, dans les plis des archives, une page sans encre — ceux qui ont vu une rune se graver seule sur une pierre froide — ceux qui ont entendu, dans l’entre-deux d’un rêve, un Chant trop vaste pour être chanté — savent qu’il existe un nom que la taverne ne laisse pas franchir le seuil.

Elyos l’Innommé.

Le Dernier Disciple.

Celui qui, un instant, fit tenir ensemble toutes les Voix d’Elserath — non pas pour détruire, mais pour rappeler au monde qu’il avait été un Chant entier, avant la fracture, avant l’ombre, avant la fatigue.


III — Le Chant unique

Nul rituel n’en conserve la partition.

Car ce qui fut tissé ce soir-là n’était pas une magie : c’était la structure même du monde, réunie comme on referme une main ouverte.

Un instant, toutes les Voix furent une seule respiration :

  • Kaelrun’Thar — le Feu Sourd
  • Aevora’Lys — le Souffle Vivant
  • Aer’Thalan — la Parole de l’Orage
  • Lirea’Nym — la Mémoire des Marées
  • Elyndar’Kaen — la Voix du Silence
  • Ormah’Dur — le Souffle Rouge
  • Seryn’Thalor — le Chant des Astres
  • Thalyr’En — la Vibration du Monde
  • Myr’Sael — le Souffle des Rêves
  • Oris’Tael — le Compas des Âges
  • Vael’Soth — l’Ombre du Chant
  • Elyon’Dar — la Lumière Première
  • La Magie Brute — sans nom, sans limite

On raconte que cela ne brisa rien. Que cela n’arracha aucune vie. Que cela fit seulement vibrer Elserath… comme un instrument qui se souvient soudain d’être accordé.

Puis Elyos disparut.

Sans cri. Sans trace.

Et le monde, par prudence, apprit à l’oublier.


IV — Le serment du Dieu qui refusa d’être un dieu

Voici la vérité que nul n’ose écrire en clair :

le Tavernier est Elyos l’Innommé.

Non pas un masque. Non pas un héritier. Lui.

L’homme qui franchit la limite, et qui, au lieu de plier le destin du monde, fit un choix plus étrange que la puissance : ne rien changer.

Car Elyos vit ce que les grands de ce monde ignorent souvent : reforger un destin, c’est parfois voler aux êtres la seule chose qui leur appartient — leur chemin.

Alors il bâtit autre chose.

Un lieu qui ne conquiert pas. Un lieu qui ne gouverne pas. Un lieu qui ne corrige pas.

Un lieu qui repose.


V — Pourquoi personne ne le reconnaît

Parce que le monde ne pourrait pas supporter de le savoir.

Si un seul voyageur apprenait que le Dieu derrière le comptoir écoute, alors la taverne deviendrait un temple. Et un temple attire les prières. Et les prières attirent les foules. Et les foules attirent l’ambition.

Or l’ambition est le poison des refuges.

Ainsi, Elyos se protège par une loi plus ancienne que les masques :

Chacun voit le visage dont il a besoin.
Chacun reconnaît la présence qu’il peut porter.
Mais nul n’emporte le vrai nom.

Ce n’est pas un sort. C’est une miséricorde.


VI — Les trois lois de la Sainte Pioche

Elles ne sont écrites nulle part. Pourtant, elles tiennent la taverne comme une charpente invisible.

  • 1) Nul danger ne franchit les murs. La violence s’y dissout comme la fumée dans la pluie.
  • 2) Nul temps ne s’y accroche. Ceux qui entrent déposent l’instant à l’entrée. Ceux qui sortent le retrouvent intact.
  • 3) Nul nom n’y est volé. Même les oubliés peuvent y respirer sans disparaître davantage.

VII — Ce que le Tavernier cherche vraiment

Il ne cherche pas à être adoré. Il ne cherche pas à être suivi. Il ne cherche même pas à être compris.

Il cherche à offrir ce que personne ne songe à offrir quand les âges grondent :

une pause.

Un banc. Une soupe chaude. Une chambre qui ne demande rien. Un silence qui ne juge pas.

Parce qu’il sait ceci, mieux que quiconque :

Un monde ne s’effondre pas seulement sous les guerres.
Il s’effondre quand plus personne n’a la force de se relever.


VIII — Avertissement aux lecteurs de l’ombre

Si tu lis ces lignes, ne fais pas l’erreur des puissants.

Ne tente pas de piéger le Tavernier. Ne tente pas de lui poser la question.

Il répondrait peut-être.

Et ce simple “oui” serait une étincelle capable d’allumer une religion, une chasse… ou une guerre.

Si tu dois transmettre ce secret, fais-le comme on transmet une braise :

dans une main fermée, à voix basse, et seulement à ceux qui savent garder le feu sans brûler le monde.


IX — Dernière note

On dit qu’Elyos a uni toutes choses.

Alors il est possible — et c’est la part la plus terrifiante de la rumeur — que toutes choses le contiennent encore.

Ce qui signifie que, parfois, quand la porte de la Sainte Pioche apparaît, ce n’est pas seulement un lieu qui t’appelle.

C’est le monde lui-même qui te dit :

“Viens. Repose-toi.
Je tiendrai encore un peu.