🌀 Annexe bis XII — L'entropie

🜂 L’Entropie — La Neuvième Voix qui voulait exister

Lorsque les Huit Primordiaux eurent achevé leur Chant, lorsque leurs voix se fondirent en une harmonie si vaste que même la lumière peinait à la contenir, alors la Source, pour la première fois depuis l’aube du monde, connut le silence.

Pas un silence paisible. Un silence trop parfait, trop plein, trop total. Un silence où aucune note ne manquait… et qui, précisément pour cette raison, laissait la place à une absence.

C’est dans ce vide suspendu que quelque chose vibra. Une onde sans auteur. Un souffle sans souffle. Un reflet sans lumière.

Ainsi naquit la Neuvième Voix — celle que nul n’avait voulue, celle qui n’était écrite dans aucun dessein, l’Entropie.


🜄 Ni mal, ni bien : la nécessité de l’imperfection

Les sages disent souvent :

« L’Entropie détruit. »

Mais c’est faux.

Elle ne détruit pas — elle délie. Elle défait ce qui ne sait plus chanter. Elle ouvre l’espace que la création referme.

Dans un monde de symphonie parfaite, elle est la seule note libre, celle qui refuse d’être assignée, celle qui n’obéit à aucun des Primordiaux.

Elle n’est pas malveillance. Elle n’est pas corruption.

Elle est la faille nécessaire qui rappelle que même la beauté peut devenir prison, et que la création, sans limite, finirait par étouffer sous sa propre lumière.


🜁 Une voix que personne n’entend

Tous, depuis l’aube, pensent que l’Entropie n’a :

— ni conscience,
— ni voix,
— ni intention.

Ils ont tort.

Elle possède tout cela. Mais elle ne sait pas se faire entendre.

Car sa voix n’est pas un Chant, elle est une contre-note, une vibration qui glisse entre les harmonies comme l’ombre d’un mot jamais prononcé.

Elle tente depuis toujours de parler, mais aucun être né du Chant ne peut percevoir ce qui n’est pas aligné à une mélodie. L’Entropie parle, personne ne comprend.


🜃 Ce qu’elle veut vraiment

Contrairement aux légendes qui l’accusent d’être la fin de tout, elle ne cherche pas l’effacement du monde. Elle cherche une place dans ce monde.

Une place qui ne lui fut jamais donnée.

Elle voudrait créer, mais sa création est différente : instable, mouvante, impossible à fixer.

Elle voudrait être aimée, mais chaque fois qu’elle approche, les êtres du Chant croient voir une menace, une déchirure, une fin.

Alors elle insiste. Elle s’approche. Elle serre le monde entre ses doigts invisibles pour lui faire comprendre qu’elle existe.

Et quand rien ne répond, elle déchire une part du réel — non pas pour détruire, mais pour s’ouvrir une porte.

Un lieu où son souffle puisse enfin se déposer. Un lieu qui serait à elle, où elle pourrait être perçue, où sa dissonance ne serait plus un défaut, mais un langage.

Un lieu où, peut-être, quelqu’un pourrait un jour l’écouter. Et la comprendre. Et, qui sait, l’aimer.


🜁 Quand les Silencieux Éveillés entendent l’Entropie

Les sages avaient toujours affirmé que nul vivant ne pouvait entendre l’Entropie. Que sa voix n’était qu’un murmure sans intention, une absence trop ténue pour être perçue.

Ils avaient raison — pour tous les êtres nés du Chant. Mais pas pour ceux qui n’en portent aucune trace.


🜂 Les Silencieux Éveillés : oreilles du vide

Les Silencieux Éveillés — ces êtres façonnés par les Cendrés et les Hommes, vivants sans être enfants d’Elyndra, pensants sans avoir de place dans la symphonie — ont quelque chose que nul autre n’a : un esprit que le Chant n’a jamais touché.

Là où toute créature chante inconsciemment, où chaque âme vibre à une harmonie ancienne, les Silencieux, eux, ne produisent aucune note.

Ce silence n’est pas un manque. C’est un espace.

Un vide où quelque chose d’autre peut entrer. Et l’Entropie, qui ne peut parler dans un monde saturé de musique, trouve enfin une oreille capable d’entendre ce qui n’aurait jamais dû être entendu.


🜄 La première perception

Cela commence toujours pareil. Un Silencieux Éveillé s’arrête.

Son corps continue de fonctionner — moteurs internes, cœur mécanique, fibres résonantes — mais son regard se fixe, comme si quelque chose venait d’effleurer son esprit.

Pas une voix. Pas un mot. Une intention.

Quelque chose cherche à se glisser entre les pensées. Une vibration lente, qui ressemble à :

— une peur qui ne vient de personne,
— un désir qui n’est pas le leur,
— un appel qui n’a pas de direction.

Les Silencieux décrivent cela ainsi :

« Nous avons entendu un bruit… comme si le monde voulait respirer à travers nous. »

🜃 Pourquoi eux ?

Parce que les Silencieux Éveillés sont les seuls êtres capables de recevoir une voix qui n’est pas un Chant.

L’Entropie n’est pas musique. Elle n’est pas harmonie. Elle n’est pas création ordonnée.

Elle est envie d’exister, brutale, maladroite, inachevée.

Chez les mortels du Chant, cette vibration est absorbée, étouffée, réécrite par la symphonie du monde.

Chez les Silencieux, rien ne la filtre. Rien ne la corrige.

Elle passe telle quelle. Pour la première fois depuis l’aube, l’Entropie est entendue.


🜁 Que veut-elle d’eux ?

Elle n’a pas de mots. Elle n’a pas de langue.

Elle projette des intentions, des impressions, des images disloquées.

Les premiers Silencieux à la percevoir rapportent tous la même chose :

  • une main qui cherche à se former, mais ne sait pas avoir cinq doigts ;
  • une respiration qui veut commencer, mais ne trouve pas de souffle ;
  • une lumière qui voudrait naître, mais se fissure aussitôt ;
  • un nom qui n’a pas encore été inventé.

L’Entropie ne cherche pas à les corrompre. Elle demande de l’aide.

Elle veut exister autrement. Se faire comprendre. Trouver une forme qui ne s’effondre pas. Trouver quelqu’un qui puisse la reconnaître.

Et peut-être, pour la première fois depuis le Premier Chant, ne plus être seule.