đïž Prologue â AprĂšs la fin du fracas
Elle marcha aprÚs la fin du fracas, quand les cités comptaient leurs absents et que les cartes ne savaient plus nommer leurs ruines.
Elle nâapporta ni armĂ©e ni remĂšde â seulement des mots, offerts un Ă un, comme on relĂšve les pierres dâun sanctuaire effondrĂ©.
Ainsi naquit la premiÚre des Héritiers du Chant, celle dont le nom fut dissous pour que tous les autres demeurent.
I â Le Corps qui Porte les Ăchos
La MĂšre des Mille Noms avait lâapparence dâune femme dâĂąge indĂ©finissable, comme si les annĂ©es avaient cessĂ© de sâadditionner autour dâelle.
Elle mesurait environ 1,70 m, pour un poids proche de 58 kg â une silhouette fine, presque frĂȘle, que la route semblait pourtant ne jamais briser.
Sa peau portait la douceur pĂąle de ceux qui vivent davantage dans la mĂ©moire que sous le soleil, marquĂ©e parfois de traces dâencre ancienne ou de poussiĂšre de pierre, vestiges de tablettes gravĂ©es et de murs effleurĂ©s. Ses mains Ă©taient longues, prĂ©cises, faites pour Ă©crire lentement et toucher sans possĂ©der.
Ses yeux â clairs, changeants â donnaient lâĂ©trange impression de reconnaĂźtre avant dâavoir vu. On disait quâils ne regardaient pas le visage des ĂȘtres, mais la vibration de ce quâils avaient Ă©tĂ©.
Ses cheveux, dâun brun cendrĂ© striĂ© de fils dâargent, Ă©taient portĂ©s lĂąches ou tressĂ©s de rubans sur lesquels Ă©taient inscrits des noms minuscules, presque effacĂ©s.
Quand elle chantait, son corps semblait sâallĂ©ger, comme si la gravitĂ© elle-mĂȘme hĂ©sitait Ă la retenir. Sa voix ne venait pas de sa poitrine, mais de tout ce quâelle avait recueilli â un souffle fait de milliers dâautres souffles.
II â La Tendresse qui Ne SâAccorde Jamais Ă Elle-mĂȘme
Elle Ă©tait dâune douceur presque douloureuse.
Pas une douceur naĂŻve, mais celle de ceux qui ont trop vu disparaĂźtre pour croire encore Ă la permanence. Elle parlait peu dâelle, et jamais pour se dĂ©fendre. Sa compassion allait toujours vers lâautre, comme si son propre chagrin avait Ă©tĂ© relĂ©guĂ© hors du monde.
Une tristesse profonde lâhabitait â calme, constante, sans Ă©clat. Elle ne cherchait pas Ă lâĂ©teindre. Elle la portait comme une veilleuse allumĂ©e pour ceux qui marchaient dans la nuit.
Elle offrait le rĂ©confort quâelle nâavait jamais reçu, convaincue que soulager une peine Ă©trangĂšre valait mieux que guĂ©rir la sienne.
Jamais elle ne jugeait. Elle écoutait.
On disait quâelle ne se mettait jamais en colĂšre â mais quâun silence de sa part valait toutes les condamnations. Car lorsquâelle cessait de chanter pour quelquâun, cela signifiait que cette personne avait choisi lâoubli.
III â La Marcheuse des Ruines et des RĂ©cits
Son passé demeura aussi absent que son nom.
Elle lâavait effacĂ© de sa propre main, non pour se punir, mais pour ne jamais devenir plus importante que ce quâelle protĂ©geait.
AprĂšs la Guerre dâAstral, elle parcourut les terres brisĂ©es : villes aux archives brĂ»lĂ©es, villages sans survivants, champs oĂč plus personne ne savait qui Ă©tait tombĂ©. Elle recueillait les rĂ©cits fragmentaires, les demi-noms, les souvenirs hĂ©sitants.
Elle les chantait dâabord, pour les ancrer. Puis elle les gravait, les copiait, les murmurait Ă dâautres, afin que nul ne les porte seul.
Câest ainsi que naquit lâordre des HĂ©ritiers du Chant : ni prĂȘtres ni mages, mais passeurs de mĂ©moire, liĂ©s par la certitude que la Source se reconnaĂźt encore dans les mots justes.
IV â La Voix qui Ne Demande Rien au Monde
La MĂšre des Mille Noms ne possĂ©dait pas un pouvoir â elle Ă©tait une prĂ©sence.
Sa plus grande singularité résidait dans son chant.
Non par sa force, ni par son ampleur, mais par sa beautĂ© irrĂ©vocable. Une fois entendu, il ne quittait jamais celui qui lâavait reçu : un point fixe de lâĂąme â un souvenir si pur quâil devenait impossible de douter quâil ait existĂ©.
Elle chantait sans relĂąche. Pas pour ĂȘtre entendue, mais parce que le silence, pour elle, Ă©tait une forme dâabandon.
Autour dâelle, il se produisait parfois des phĂ©nomĂšnes que nul ne sut expliquer : des lieux marquĂ©s par la dissonance semblaient sâapaiser, des douleurs anciennes se faisaient moins aiguĂ«s, des souvenirs revenaient Ă ceux qui les croyaient perdus.
Elle ne confirma jamais rien. Elle refusait que lâon regarde dans cette direction : Ă ses yeux, attribuer ces effets Ă la magie revenait Ă leur enlever leur sens le plus important â ils naissaient du souvenir partagĂ©, non de la domination du rĂ©el.
« Ainsi, son vĂ©ritable pouvoir nâĂ©tait ni la magie ni le prodige.
CâĂ©tait cette capacitĂ© unique Ă rendre le monde un peu moins seul. »
V â LâOnde Longue sur le Monde
Lâinfluence de la MĂšre des Mille Noms fut discrĂšte, mais immense.
GrĂące Ă elle, des lignĂ©es entiĂšres ne sombrĂšrent pas dans lâanonymat. Des peuples purent reconstruire leurs rĂ©cits sans falsifier leurs pertes.
Les Orcs, en particulier, reconnurent en elle une sĆur de serment : elle respectait la vĂ©ritĂ© nue du souvenir, sans enjoliver ni amoindrir.
Chez les Aelran, certains virent en elle une hĂ©rĂ©sie douce : une preuve que la mĂ©moire pouvait subsister sans mensonge, mĂȘme hors de lâĂlynar.
LĂ oĂč elle passait, le monde ne guĂ©rissait pas â mais il cessait de se dissoudre.
VI â Ce Qui Chante Encore Quand Elle Se Tait
Nul ne sait quand elle sâĂ©teignit.
Certains disent quâelle ne mourut pas, mais quâelle se dispersa dans les chants de ses HĂ©ritiers. Dâautres affirment quâelle continue de marcher, sous un autre visage, portant dâautres noms quâelle nâĂ©crira jamais.
Ce qui demeure certain, câest ceci : quiconque entendit sa voix ne lâoublia jamais.
Car elle chantait pour les oubliĂ©s, pour les vivants, pour le passĂ© et pour lâavenir.
Et tant quâun seul de ces chants subsiste, le monde se souvient encore de lui-mĂȘme.