Il existe des assassins dont le nom nâest prononcĂ© que dans les arriĂšre-salles, entre deux personnes certaines que les murs ne rĂ©pĂ©teront rien. Il en existe dâautres dont la rĂ©putation finit par dĂ©passer les crimes, jusquâĂ devenir une histoire que les puissants racontent pour se faire peur. Latrode appartient Ă une catĂ©gorie plus Ă©trange encore : tout le monde connaĂźt son nom, personne ne connaĂźt son visage, et ceux qui prĂ©tendent lâavoir rencontrĂ©e sont incapables de prouver quâils ont rĂ©ellement vu autre chose quâune silhouette noire quelques secondes avant quâun homme cesse de respirer.
Elle nâest pas cĂ©lĂšbre malgrĂ© son talent Ă disparaĂźtre.
Elle est cĂ©lĂšbre parce quâelle disparaĂźt trop bien.
I â Une silhouette que le regard ne parvient pas Ă retenir
Latrode est petite. Câest probablement lâun des seuls Ă©lĂ©ments de sa description physique sur lequel les tĂ©moignages sâaccordent avec une constance suffisante pour ĂȘtre considĂ©rĂ© comme presque certain. Les estimations varient, naturellement, parce quâon mesure difficilement une femme aperçue courant sur un mur, suspendue tĂȘte en bas dans une piĂšce plongĂ©e dans la pĂ©nombre ou surgissant pendant moins de deux secondes derriĂšre quelquâun que lâon croyait seul, mais la plupart des rĂ©cits lui donnent une taille nettement infĂ©rieure Ă la moyenne humaine. Elle serait Ă©galement extrĂȘmement mince, avec une silhouette lĂ©gĂšre au point que certains tĂ©moins ont dâabord cru voir une adolescente avant que sa maniĂšre de bouger ne fasse disparaĂźtre cette impression.
Cette apparente fragilitĂ© devient inquiĂ©tante dĂšs quâelle se dĂ©place.
La souplesse de Latrode dĂ©passe tellement les limites ordinaires du corps humain quâil devient difficile, lorsquâon la voit en mouvement, de continuer Ă percevoir sa silhouette comme entiĂšrement humaine. Ses articulations semblent parfois accepter des angles qui devraient provoquer une chute, ses jambes se replient contre son torse avec une facilitĂ© troublante et elle peut passer par des ouvertures si Ă©troites que plusieurs rapports ont conclu Ă tort quâelle avait nĂ©cessairement utilisĂ© un passage secret.
Il nâexiste pourtant aucune description fiable de sa peau, de ses cheveux ou de ses yeux.
Latrode ne montre rien.
Sa combinaison enveloppe son corps entiĂšrement, depuis la pointe des pieds jusquâau sommet du crĂąne, sans laisser la moindre parcelle de chair visible. Ses mains elles-mĂȘmes disparaissent sous une matiĂšre extrĂȘmement fine Ă©pousant chaque doigt, tandis que son visage est recouvert dâun masque ne possĂ©dant ni ouverture pour les yeux, ni bouche apparente, ni plaque distincte permettant de deviner les traits quâil dissimule. La surface du masque est parfaitement continue.
La couleur de cette tenue est devenue suffisamment cĂ©lĂšbre pour ĂȘtre parfois appelĂ©e le noir Latrode par certains teinturiers des Marches de Vael. Il sâagit dâun noir extrĂȘmement profond, presque mat lorsque la lumiĂšre est diffuse, mais parcouru de reflets carmin si sombres quâils nâapparaissent quâĂ certains angles. Lorsquâune flamme, une lumiĂšre Ă©lectrique ou un Ă©clat de Chant glisse directement sur elle, le noir semble briĂšvement se couvrir de nuances rouge sang avant de les absorber de nouveau. Aucune dĂ©coration ne vient rompre cette surface. Pas dâemblĂšme. Pas de broderie. Pas de piĂšce mĂ©tallique brillante. Pas mĂȘme le symbole dâune guilde ou dâun commanditaire.
Latrode ne porte rien qui permette de savoir Ă qui elle appartient.
La tenue nâest toutefois que rarement visible.
Car la plupart du temps, Latrode nâa aucune couleur.
Son invisibilitĂ© ne produit ni halo, ni flou, ni silhouette translucide. Lorsquâelle disparaĂźt complĂštement, la lumiĂšre semble simplement continuer son chemin comme si son corps nâoccupait pas lâespace. Un observateur peut fixer directement lâendroit oĂč elle se trouve sans distinguer quoi que ce soit. Les premiers instants de sa disparition provoquent parfois une lĂ©gĂšre ondulation, comparable Ă la dĂ©formation de lâair au-dessus dâune surface brĂ»lante, mais mĂȘme cet indice cesse lorsque son pouvoir est pleinement Ă©tabli.
Ce détail explique pourquoi les descriptions de Latrode sont aussi rares malgré sa célébrité.
On ne voit généralement pas Latrode arriver.
On voit une porte encore fermĂ©e. Une fenĂȘtre verrouillĂ©e. Une garde toujours Ă son poste. Une chambre vide. Puis quelquâun sâeffondre.
II â La patience de celle qui nâa jamais besoin de poursuivre
Aucun tĂ©moignage sĂ©rieux ne rapporte chez elle le moindre plaisir particulier Ă faire durer une mort. Ă lâinverse, il serait tout aussi faux de lui attribuer une compassion secrĂšte qui viendrait rendre son mĂ©tier plus acceptable. Latrode tue des individus quâelle ne connaĂźt pas parce quâune raison quâelle juge suffisante lui a Ă©tĂ© donnĂ©e pour le faire. Cette raison peut ĂȘtre de lâargent. Elle peut ĂȘtre un Ă©change de services, une information, lâaccĂšs Ă quelque chose ou une dette dont elle seule connaĂźt la nature. Tout indique quâelle possĂšde ses propres critĂšres pour dĂ©terminer les contrats quâelle accepte, mais personne nâest jamais parvenu Ă comprendre ces critĂšres avec assez de prĂ©cision pour prĂ©dire sa dĂ©cision.
Ce qui dĂ©finit le mieux sa personnalitĂ© nâest probablement ni la froideur ni la cruautĂ©.
Câest la patience.
Latrode semble capable dâattendre avec une facilitĂ© presque inhumaine.
Une cible change de demeure ? Elle attend.
Elle double sa garde ? Elle attend.
Elle se réfugie derriÚre trois portes enchantées ? Elle attend.
Elle cesse entiĂšrement de sortir pendant plusieurs semaines ? Latrode attend encore.
Cette capacitĂ© Ă ne pas prĂ©cipiter les choses semble contaminer tous les aspects de son comportement. Elle parle peu, mais ce nâest pas le mutisme théùtral de quelquâun cherchant Ă paraĂźtre mystĂ©rieux. Elle semble simplement ne jamais considĂ©rer le silence comme un vide quâil faudrait remplir. Lorsque quelques intermĂ©diaires ont prĂ©tendu avoir nĂ©gociĂ© directement avec elle, ils lâont dĂ©crite comme Ă©tonnamment calme, avec une voix basse filtrĂ©e par son masque et lĂ©gĂšrement dĂ©formĂ©e afin quâaucun timbre naturel ne puisse ĂȘtre reconnu. Elle Ă©coute jusquâau bout. Elle ne coupe presque jamais une phrase. Elle pose peu de questions, mais celles quâelle pose sont prĂ©cises au point dâĂȘtre parfois inconfortables.
Latrode observe.
Longtemps.
Il est probable quâelle connaisse souvent ses victimes mieux quâelles ne se connaissent elles-mĂȘmes. Heures de sommeil. Main dominante. Habitudes alimentaires. Amants. Peurs. Gardes prĂ©fĂ©rĂ©s. FenĂȘtre ouverte lorsquâil fait chaud. Tendance Ă lever les yeux ou, comme la plupart des gens, Ă ne jamais le faire.
Elle ne tue pas systĂ©matiquement les tĂ©moins. La logique semble ĂȘtre celle de la nĂ©cessitĂ© plutĂŽt que celle de lâeffacement absolu. Les personnes qui ne reprĂ©sentent aucun danger pour son contrat sont parfois retrouvĂ©es ligotĂ©es dans des cocons de fils, paralysĂ©es mais vivantes. Cela lui a valu auprĂšs de certains une rĂ©putation Ă©trangement indulgente quâil serait dangereux dâinterprĂ©ter comme de la bontĂ©. Latrode nâĂ©pargne pas parce quâelle refuse de tuer. Elle Ă©pargne parce quâun cadavre supplĂ©mentaire est inutile.
Et lâinutile semble ĂȘtre lâune des rares choses quâelle mĂ©prise vĂ©ritablement.
Sa relation Ă sa propre rĂ©putation rĂ©vĂšle enfin le paradoxe essentiel du personnage. Latrode pourrait probablement disparaĂźtre davantage. Elle pourrait changer rĂ©guliĂšrement de nom de code, modifier sa combinaison, utiliser des mĂ©thodes diffĂ©rentes et empĂȘcher les assassinats de lui ĂȘtre attribuĂ©s.
Elle ne le fait pas.
Elle laisse parfois un fil derriĂšre elle.
Pas toujours. Jamais de maniÚre assez prévisible pour servir de signature exploitable. Mais suffisamment souvent pour que certaines morts impossibles soient immédiatement rattachées à elle.
Latrode semble avoir compris quelque chose que beaucoup dâassassins ignorent : ĂȘtre inconnue et ĂȘtre invisible ne sont pas la mĂȘme chose.
Son visage doit rester inconnu.
Son nom, au contraire, lui est utile.
Car lorsque quelquâun apprend que Latrode vient pour lui, il change ses habitudes. Il renforce ses portes. Il ferme ses fenĂȘtres. Il congĂ©die des serviteurs. Il soupçonne ses gardes. Il dort mal. Il cesse de rĂ©flĂ©chir normalement.
Et peu Ă peu, sans mĂȘme ĂȘtre encore entrĂ©e dans la piĂšce, Latrode commence Ă tendre sa toile.
III â Une femme sans passĂ© et une lĂ©gende avec trop dâhistoires
Personne ne sait oĂč Latrode est nĂ©e.
Personne ne sait quel nom lui fut donné.
Personne ne sait qui lui apprit le NarethâEn.
Et le plus remarquable est quâaprĂšs des annĂ©es de recherches, de primes, dâinterrogatoires et dâenquĂȘtes privĂ©es, ces inconnues restent entiĂšres.
Son histoire connue commence donc non pas avec une naissance, mais avec un cadavre.
Le premier meurtre aujourdâhui attribuĂ© avec une relative certitude Ă Latrode eut lieu dans les Marches de Vael. La victime Ă©tait un administrateur secondaire liĂ© Ă plusieurs maisons marchandes. Lâhomme possĂ©dait des ennemis, mais rien qui aurait dĂ» nĂ©cessiter un assassin dâexception. Il fut retrouvĂ© mort dans son lit, sans blessure apparente, alors que deux gardes se trouvaient devant sa porte et quâune servante dormait dans lâantichambre.
Lâautopsie rĂ©vĂ©la finalement une quantitĂ© infime dâun poison inconnu.
Plus étrange encore, un filament presque invisible fut retrouvé entre deux poutres du plafond.
Ă lâĂ©poque, personne ne parla de Latrode.
Quelques mois plus tard, un autre homme mourut Ă plusieurs centaines de kilomĂštres de lĂ . Cette fois, il ne sâagissait plus dâun obscur administrateur mais dâun financier dont la fortune reposait sur des prĂȘts accordĂ©s Ă des familles influentes de Valenfort. Sa gorge s'ouvrit spontanĂ©ment en plein banquet. Les convives prĂ©sents furent interrogĂ©s. Les serviteurs fouillĂ©s. Les portes fermĂ©es.
Puis on remarqua le fil.
Une ligne extrĂȘmement fine dans la plaie du mort.
Lorsque quelquâun tenta de la saisir, elle lui ouvrit profondĂ©ment les doigts.
Le filament était presque invisible et assez tranchant pour sectionner la peau sous une pression minime.
Le lien avec le premier meurtre fut établi.
Puis un troisiĂšme survint.
Puis un quatriĂšme.
Les mĂ©thodes variaient, mais un motif se dessinait. PiĂšces thĂ©oriquement impossibles Ă pĂ©nĂ©trer. Absence dâeffraction. Gardes parfois retrouvĂ©s conscients mais incapables de bouger. Fils dont les propriĂ©tĂ©s semblaient changer dâun meurtre Ă lâautre. Une fois collants. Une fois coupants. Une fois tellement rĂ©sistants que quatre hommes furent nĂ©cessaires pour dĂ©gager une porte autour de laquelle ils avaient Ă©tĂ© enroulĂ©s.
Le nom de Latrode apparut pour la premiÚre fois dans une lettre interceptée entre deux intermédiaires criminels.
Personne ne sait si elle lâavait choisi elle-mĂȘme.
Mais elle le conserva.
Sa rĂ©putation se rĂ©pandit ensuite avec une rapiditĂ© remarquable. Des assassinats commencĂšrent Ă lui ĂȘtre attribuĂ©s jusque dans les Collines dâOris. Certains Ă©taient certainement les siens. Beaucoup ne lâĂ©taient probablement pas. Toute mort inexpliquĂ©e dans une piĂšce verrouillĂ©e devenait dĂ©sormais une Ćuvre potentielle de Latrode. Un noble sâĂ©touffait pendant son sommeil ? Latrode. Une diplomate tombait dâun balcon ? Latrode. Un homme disparaissait pendant un voyage ? On affirmait avoir trouvĂ© un fil.
Le mythe commença à produire ses propres preuves.
Les Arcanistes de Verre furent parmi les premiers Ă tenter de comprendre sĂ©rieusement son pouvoir. Plusieurs traitĂ©s confidentiels auraient circulĂ© Ă Verrelys, avançant lâhypothĂšse que Latrode nâutilisait pas une plusieurs Chant mais une architecture de NarethâEn extraordinairement spĂ©cialisĂ©e. Son adhĂ©rence, son invisibilitĂ©, ses fils et ses toxines ne seraient donc pas quatre pouvoirs indĂ©pendants.
Ils seraient quatre expressions dâune mĂȘme structure.
Les annĂ©es suivantes transformĂšrent lâassassin en problĂšme politique.
Des officiers moururent.
Des marchands moururent.
Des héritiers moururent.
Des criminels que personne nâavait jamais rĂ©ussi Ă atteindre moururent Ă©galement.
Latrode ne semblait appartenir Ă aucun royaume et ne paraissait manifester aucune fidĂ©litĂ© idĂ©ologique durable. Un contrat pouvait favoriser une maison de Valenfort un mois et ruiner les ambitions dâun de ses alliĂ©s le suivant. Plusieurs organisations tentĂšrent de la recruter de façon permanente. Aucune nây parvint, ou du moins aucune nâen apporta la preuve.
Il est mĂȘme arrivĂ© que des personnes placent publiquement une rĂ©compense sur sa tĂȘte.
Ces récompenses sont toujours ouvertes.
Lâun des Ă©pisodes les plus cĂ©lĂšbres de sa carriĂšre concerne justement les CendrĂ©s. Un industriel des Plaines de Nareth apprit quâun contrat avait Ă©tĂ© acceptĂ© contre lui et se rĂ©fugia Ă Cendracier, persuadĂ© que la doctrine absolue de la capitale et ses systĂšmes de suppression du Chant constitueraient la rĂ©ponse parfaite Ă Latrode. Sur ce point, son raisonnement Ă©tait probablement correct. Rien ne prouve que lâassassin puisse conserver lâensemble de ses capacitĂ©s dans un environnement conçu pour Ă©touffer les phĂ©nomĂšnes magiques.
Lâhomme demeura donc Ă Cendracier.
Deux mois.
Puis trois.
Latrode ne vint pas.
Au bout de cent onze jours, il conclut que le contrat avait échoué. Ses affaires exigeant sa présence ailleurs, il quitta finalement la capitale par le réseau prévu pour rejoindre une installation extérieure.
Il mourut le lendemain.
à mesure que sa réputation augmentait, les informations concernant son passé devenaient paradoxalement moins crédibles. Des dizaines de femmes furent proposées comme véritable identité de Latrode. Une ancienne Arcaniste de Verre disparue aprÚs une expérience. Une enfant des Marches vendue à une organisation clandestine. Une descendante de Convergents ayant retrouvé une technique perdue. Une espionne impériale. Une héritiÚre assassinée ayant survécu à sa propre mort. Une simple fille de rue ayant compris seule comment pousser son affinité magique au-delà de toutes les limites raisonnables.
Aucune hypothĂšse ne rĂ©sista longtemps Ă lâexamen.
Des Ăąges diffĂ©rents furent Ă©galement avancĂ©s. Certains tĂ©moignages sĂ©parĂ©s de nombreuses annĂ©es dĂ©crivent exactement la mĂȘme silhouette, ce qui a conduit Ă supposer que son NarethâEn ralentirait son vieillissement. Dâautres chercheurs soulignent beaucoup plus raisonnablement quâune combinaison intĂ©grale rend simplement impossible lâestimation de lâĂąge de celle qui la porte.
Une thĂ©orie plus troublante prĂ©tend mĂȘme que Latrode nâexiste pas.
Quâil sâagirait dâune identitĂ© transmise entre plusieurs assassins.
Aujourdâhui, personne ne sait combien de contrats Latrode a rĂ©ellement accomplis.
Des dizaines sont considérés comme certains.
Des centaines lui sont attribués.
Mais une phrase accompagne presque toutes les discussions Ă son sujet :
Latrode nâa jamais Ă©chouĂ©.
IV â LâArt de la Toile Vivante
La magie liĂ©e de Latrode est considĂ©rĂ©e comme lâune des spĂ©cialisations les plus singuliĂšres connues parmi les pratiquants humains du NarethâEn. Tout son Lien paraĂźt organisĂ© autour dâun seul concept biologique, celui de lâaraignĂ©e, jusquâĂ ce que la distinction entre imitation magique et adaptation corporelle devienne difficile Ă Ă©tablir.
La premiÚre conséquence est sa mobilité.
Latrode possĂšde une souplesse extraordinaire. Elle peut plier son corps jusquâĂ des angles qui paraissent contre nature, ramener une jambe contre son torse sans effort, se glisser dans des ouvertures Ă peine assez larges pour ses Ă©paules ou renverser entiĂšrement son buste vers lâarriĂšre jusquâĂ presque toucher le sol. Sa colonne, ses hanches et ses membres semblent capables dâune amplitude que le corps humain ne devrait tout simplement pas possĂ©der. Son Ă©quilibre est tout aussi exceptionnel. Une corniche large d'Ă peine quelques millimĂštre peut lui suffire. Un fil situĂ©e plusieurs mĂštres au-dessus du sol devient pour elle une route parfaitement praticable.
Cette agilité est renforcée par la faculté qui rend probablement ses déplacements les plus déroutants : Latrode adhÚre aux surfaces.
La formulation est souvent simplifiĂ©e en disant quâelle peut marcher sur les murs.
Elle peut faire beaucoup plus.
Nâimporte quelle partie de son corps semble pouvoir Ă©tablir cette adhĂ©rence. Ses mains, naturellement, mais aussi ses pieds, ses genoux, ses coudes, son dos ou mĂȘme une partie de son avant-bras. Elle peut rester allongĂ©e contre un plafond sans utiliser ses mains. Elle peut se maintenir verticalement sur une paroi. Elle peut saisir une arme en collant momentanĂ©ment sa paume Ă sa surface ou empĂȘcher quelquâun de lui arracher un objet.
Elle contrĂŽle cette propriĂ©tĂ© avec une prĂ©cision remarquable. Latrode ne reste jamais involontairement collĂ©e Ă quelque chose. LâadhĂ©rence naĂźt et disparaĂźt presque instantanĂ©ment selon sa volontĂ©.
Cette libertĂ© dĂ©truit une grande partie des rĂ©flexes habituels dâun combattant.
Un adversaire regarde devant lui.
Latrode peut ĂȘtre derriĂšre.
Il protĂšge ses flancs.
Elle arrive dâen haut.
Il la repousse contre un mur.
Elle utilise le mur.
Mais le cĆur vĂ©ritable de sa magie rĂ©side dans ses fils.
Latrode les produit directement par lâintermĂ©diaire de son corps. Ils peuvent Ă©merger en filaments extrĂȘmement fins depuis diffĂ©rentes zones selon la posture et lâusage recherchĂ©, mĂȘme si elle semble privilĂ©gier les doigts, les poignets et les avant-bras. Sa combinaison a manifestement Ă©tĂ© conçue pour ne pas entraver ce phĂ©nomĂšne. Le fil traverse ou accompagne sa matiĂšre sans la dĂ©chirer, comme si tenue et pouvoir avaient Ă©tĂ© pensĂ©s ensemble dĂšs lâorigine.
Il nâexiste pas un fil de Latrode.
Il en existe potentiellement une infinité.
Elle peut dĂ©terminer leurs caractĂ©ristiques au moment de leur production et les modifier dans certaines limites tant quâils restent reliĂ©s Ă elle.
Certains sont collants au point quâun homme ayant posĂ© la main dessus peut sâarracher la peau avant de parvenir Ă se dĂ©gager. Dâautres ne possĂšdent aucune adhĂ©rence mais offrent une rĂ©sistance telle quâils peuvent supporter des charges absurdes. Elle les utilise alors pour se balancer entre deux structures, freiner une chute, descendre silencieusement le long dâune façade ou arracher brusquement un objet.
Certains deviennent tranchants.
Ce sont probablement les plus redoutables.
Latrode peut tendre un fil puis lui donner une propriĂ©tĂ© coupante suffisante pour trancher les membres dâun homme lancĂ© en courant contre lui.
Dâautres fils peuvent ĂȘtre presque totalement invisibles.
Ceux-lĂ ne sont pas nĂ©cessairement dangereux en eux-mĂȘmes. Ils peuvent servir de dĂ©tecteurs, de lignes de dĂ©placement, de piĂšges ou simplement permettre Ă Latrode de savoir quâune porte vient dâĂȘtre ouverte plusieurs piĂšces plus loin. Une toile extrĂȘmement fine dĂ©ployĂ©e dans une zone devient alors une extension de sa perception. La moindre traction voyage le long des filaments jusquâĂ elle.
On comprend ainsi pourquoi surprendre Latrode dans un endroit quâelle a eu le temps de prĂ©parer relĂšve presque de lâimpossible.
Entrer dans sa toile revient Ă lui annoncer soi-mĂȘme sa position.
Les propriĂ©tĂ©s peuvent Ă©galement ĂȘtre combinĂ©es.
Invisible et collant.
Résistant et élastique.
Tranchant et presque indétectable.
Adhésif, résistant et imprégné de toxine.
Cette capacitĂ© de modulation fait toute la diffĂ©rence entre Latrode et un simple producteur de matiĂšre magique. Elle ne lance pas toujours le mĂȘme outil.
Elle fabrique exactement celui dont elle a besoin.
Les fils peuvent rester liĂ©s Ă son corps, ce qui lui permet de contrĂŽler leur tension, mais Latrode peut Ă©galement les dĂ©tacher complĂštement. Ils continuent alors dâexister pendant une durĂ©e variable selon leur complexitĂ©. Les crĂ©ations les plus simples semblent pouvoir persister longtemps, suffisamment pour prĂ©parer un lieu bien avant lâarrivĂ©e dâune cible. Les plus complexes se dĂ©gradent plus vite, en particulier lorsquâelles combinent plusieurs propriĂ©tĂ©s extrĂȘmes.
Latrode utilise cette facultĂ© avec une inventivitĂ© redoutable. Elle peut sceller silencieusement une porte derriĂšre elle, retenir un corps avant quâil ne tombe au sol et produise du bruit, dĂ©sarmer quelquâun Ă distance, crĂ©er un point dâancrage, suspendre un garde inconscient au plafond ou recouvrir entiĂšrement un adversaire dâun cocon rĂ©sistant.
Puis vient le poison.
Le corps de Latrode produit plusieurs substances toxiques dont la composition exacte demeure inconnue. Elle peut vraisemblablement en modifier lâeffet dans une certaine mesure grĂące Ă la mĂȘme architecture magique qui gouverne le reste de ses adaptations.
Le poison paralysant est celui quâelle emploie le plus frĂ©quemment contre les personnes qui ne constituent pas sa cible. Lâeffet peut commencer par un engourdissement, puis progresser jusquâĂ une incapacitĂ© musculaire presque complĂšte tandis que la victime reste consciente. Latrode semble capable de doser assez prĂ©cisĂ©ment la quantitĂ© injectĂ©e pour dĂ©terminer approximativement combien de temps cette paralysie durera.
Ses toxines létales sont beaucoup plus diverses.
Certaines provoquent une défaillance rapide.
Dâautres agissent lentement.
Certaines ressemblent suffisamment à une mort naturelle pour rendre leur identification presque impossible sans recherche spécifique.
Elle peut imprégner ses fils de ces substances, transformant une coupure minuscule en inoculation. Elle peut également les injecter directement grùce à ses ongles.
Ceux-ci constituent lâune des rares modifications physiques visibles lorsque sa combinaison Ă©pouse suffisamment ses mains pour en rĂ©vĂ©ler la forme. Ses ongles sont courts, mais ils se terminent par des pointes extrĂȘmement fines et possĂšdent un tranchant anormal. Latrode les utilise rarement pour lacĂ©rer quelquâun. Une griffure suffit.
Lorsquâelle pose une main contre un cou, un poignet ou une joue, il suffit parfois dâun mouvement presque insignifiant.
Une petite ligne rouge apparaĂźt.
Puis les jambes cessent de répondre.
Enfin vient son invisibilité.
Elle semble ĂȘtre lâexpression la plus coĂ»teuse de son NarethâEn, car Latrode ne la conserve pas constamment lorsquâelle nâen a pas besoin. Son pouvoir ne consiste probablement pas Ă devenir immatĂ©rielle mais Ă modifier la maniĂšre dont lumiĂšre et perception interagissent avec la surface de son corps et de sa combinaison.
Les Arcanistes de Verre ayant Ă©tudiĂ© sa magie sâaccordent gĂ©nĂ©ralement sur un point : une magie liĂ©e poussĂ©e Ă un tel degrĂ© devrait nĂ©cessairement exiger quelque chose en retour. Personne nâa pourtant jamais dĂ©couvert quel prix Latrode paie rĂ©ellement.
Sa plus grande caractĂ©ristique nâest finalement ni le poison, ni lâinvisibilitĂ©, ni les fils.
Câest la maniĂšre dont elle les combine.
Un combattant possĂšde des techniques.
Latrode construit des situations.
Et lorsquâune cible comprend enfin dans quelle situation elle se trouve, le combat est gĂ©nĂ©ralement terminĂ© depuis plusieurs minutes.
V â Quand les puissants commencĂšrent Ă regarder leurs plafonds
Lâinfluence de Latrode sur Elserath serait disproportionnĂ©e mĂȘme si seulement la moitiĂ© des assassinats qui lui sont attribuĂ©s Ă©taient rĂ©ellement les siens.
Des palais ont Ă©tĂ© modifiĂ©s Ă cause dâelle.
Des gardes ont changé leurs procédures.
Des fortunes ont été dépensées.
Des alliances se sont effondrées.
Parce que quelque part, un jour, quelquâun a prononcĂ© le nom de Latrode.
Les premiers changements furent modestes. Dans certaines maisons riches des Marches de Vael, les gardes commencĂšrent Ă inspecter les plafonds lors de leurs rondes. La pratique fit rire.
Puis plusieurs personnes moururent.
Des gardes furent entraĂźnĂ©s Ă jeter pĂ©riodiquement de fines poudres dans certaines piĂšces afin de rĂ©vĂ©ler dâĂ©ventuels filaments.
Des domestiques reçurent pour instruction de signaler immĂ©diatement toute fibre quâils ne reconnaissaient pas.
Des alchimistes firent fortune en vendant des antidotes prétendument efficaces contre « le venin de Latrode ».
La plupart étaient inutiles.
Mais la peur paie trĂšs bien.
Ă Verrelys, son existence suscita une fascination diffĂ©rente. Pour les Arcanistes de Verre, Latrode reprĂ©sentait un cas dâĂ©tude presque insultant dans sa perfection. Tout dans leur culture les pousse Ă comprendre, combiner, mesurer, amĂ©liorer. Or une femme inconnue avait apparemment créé une architecture de NarethâEn extrĂȘmement sophistiquĂ©e puis refusait obstinĂ©ment de venir expliquer comment elle fonctionnait.
Des recherches furent financées.
Des tentatives de reproduction menées.
On réussit à produire des fils magiques.
On reproduisit des adhérences.
On dĂ©veloppa mĂȘme quelques formes dâoccultation visuelle.
Personne ne reproduisit lâensemble avec la fluiditĂ© de Latrode.
Dans les royaumes humains, son nom est Ă©galement devenu une arme politique en lui-mĂȘme.
Il suffit parfois de faire croire quâun contrat a Ă©tĂ© placĂ©.
Des faux intermédiaires vendent des menaces.
Des rivaux laissent volontairement des fils dans une demeure.
Des dirigeants accusent leurs adversaires dâavoir engagĂ© Latrode sans possĂ©der la moindre preuve.
Des escrocs se présentent comme ses représentants.
Certains ont mĂȘme prĂ©tendu ĂȘtre Latrode.
Cette derniĂšre pratique semble particuliĂšrement dangereuse.
Plusieurs imposteurs connus ont disparu.
Un seul fut retrouvé.
Il Ă©tait vivant, suspendu par les chevilles au sommet dâun clocher, entiĂšrement enveloppĂ© de fils sauf autour du visage.
Une petite inscription avait été fixée contre son torse :
« Mauvaise taille. »
LâauthenticitĂ© de lâanecdote est dĂ©battue.
Elle est nĂ©anmoins devenue extrĂȘmement populaire.
Sa rĂ©putation produit Ă©galement des effets inattendus. Latrode peut ĂȘtre dans la piĂšce.
Cette idée seule modifie les comportements.
Certains hommes puissants sont devenus obsessionnels aprĂšs avoir appris quâils avaient contrariĂ© quelquâun susceptible de se payer ses services. Ils ont fait condamner des ailes entiĂšres de leurs demeures, changĂ© quotidiennement de chambre, licenciĂ© des serviteurs fidĂšles et exĂ©cutĂ© des gardes soupçonnĂ©s sans preuve.
VoilĂ peut-ĂȘtre lâinfluence la plus remarquable de Latrode.
Elle nâa mĂȘme plus besoin dâĂȘtre engagĂ©e pour affecter le monde.
La possibilité suffit.
Dans les tavernes, son nom est devenu une expression. Lorsquâune personne disparaĂźt aprĂšs avoir offensĂ© quelquâun de puissant, on dit parfois quâ« elle a rencontrĂ© Latrode », mĂȘme lorsque tout indique une fuite parfaitement ordinaire.
Et parmi les gardes du corps, une habitude sâest rĂ©pandue dans plusieurs rĂ©gions humaines.
Lorsquâils entrent dans une nouvelle piĂšce, les meilleurs regardent dâabord les portes.
Puis les fenĂȘtres.
Puis les personnes présentes.
Et dĂ©sormais, presque toujoursâŠ
Ils lĂšvent les yeux.
VI â Celle qui a compris quâun nom pouvait ĂȘtre une autre forme dâinvisibilitĂ©
Il existe une contradiction apparente au cĆur de Latrode qui explique probablement pourquoi elle fascine autant.
Lâassassin parfaite devrait ĂȘtre inconnue.
Latrode ne lâest pas.
Elle possÚde un nom reconnaissable, une apparence immédiatement identifiable lorsque son invisibilité disparaßt, une méthode devenue célÚbre et une réputation suffisamment vaste pour que des enfants des grandes cités aient déjà entendu des histoires sur « la femme qui marche au plafond ».
Cela devrait ĂȘtre une faiblesse.
Latrode semble en avoir fait une arme.
Car tout le monde connaĂźt Latrode, mais personne ne connaĂźt la femme qui est Latrode.
Il est possible quâelle traverse une place publique sans sa combinaison.
Peut-ĂȘtre a-t-elle dĂ©jĂ discutĂ© avec les hommes chargĂ©s de la retrouver.
Peut-ĂȘtre achĂšte-t-elle son pain le matin auprĂšs dâun marchand qui raconte le soir Ă ses clients quâil paierait cher pour voir le visage de lâassassin.
Elle pourrait ĂȘtre brune.
Blonde.
Rousse.
Elle pourrait avoir vingt-cinq ans ou en avoir cinquante.
Elle pourrait parler avec lâaccent des Marches de Vael, de Verrelys ou dâune rĂ©gion que personne nâa jamais songĂ© Ă associer Ă elle.
Latrode a séparé son identité de son existence publique avec une efficacité presque absolue.
Câest peut-ĂȘtre lĂ son chef-dâĆuvre.
Son invisibilité magique lui permet de disparaßtre pendant un assassinat.
Son nom de code lui permet de disparaĂźtre pendant tout le reste de sa vie.
Car lorsque les gens cherchent Latrode, ils cherchent une petite silhouette vĂȘtue de noir et de carmin, rampant sur un plafond avec des fils entre les doigts.
Ils ne cherchent pas une femme ordinaire.
Peut-ĂȘtre est-ce prĂ©cisĂ©ment ce quâelle est lorsquâelle retire le masque.
Quelques détails laissent néanmoins entrevoir quelque chose derriÚre la professionnelle.
Latrode semble aimer les hauteurs.
MĂȘme lorsquâun contrat ne lâexige pas, plusieurs de ses prĂ©sences supposĂ©es ont Ă©tĂ© associĂ©es Ă des toits, des clochers, de hautes passerelles ou des tours. Certains pensent quâelle prĂ©fĂšre simplement les positions offrant un meilleur contrĂŽle du terrain. Dâautres imaginent quâaprĂšs avoir passĂ© suffisamment dâannĂ©es Ă considĂ©rer murs et plafonds comme des sols possibles, elle ne ressent plus rĂ©ellement les espaces comme les autres humains.
Sur plusieurs scĂšnes oĂč un fil authentifiĂ© ou trĂšs probablement authentique a Ă©tĂ© dĂ©couvert, de minuscules formes gĂ©omĂ©triques avaient Ă©tĂ© tissĂ©es dans des endroits sans aucune utilitĂ© tactique. Des spirales. Des rĂ©seaux concentriques. Des constructions minuscules entre deux poutres.
Peut-ĂȘtre Latrode tisse-t-elle lorsquâelle attend.
Peut-ĂȘtre quâune femme capable de demeurer immobile pendant des heures a simplement besoin dâoccuper ses doigts.
Ce détail presque banal dérange certains chercheurs davantage que ses assassinats.
Parce quâil rappelle quâil existe quelquâun sous le masque.
Une femme qui sâennuie.
Il existe enfin une histoire que les assassins plus jeunes se transmettent parfois entre eux. Elle raconte quâun homme aurait demandĂ© Ă Latrode comment elle pouvait supporter de savoir que le monde entier connaissait dĂ©sormais son existence.
Il lui aurait demandĂ© si elle ne regrettait pas lâĂ©poque oĂč personne ne savait quâelle Ă©tait lĂ .
Latrode serait restée silencieuse.
Puis elle aurait répondu :
« Ils ne savent toujours pas. »
Câest probablement inventĂ©.
Comme la moitiĂ© de ce que lâon raconte sur elle.
Mais cela résume parfaitement le paradoxe de Latrode.
Des royaumes connaissent son nom.
Des chercheurs étudient sa magie.
Des gardes apprennent à combattre ses méthodes.
Des riches dĂ©pensent des fortunes pour lâempĂȘcher dâentrer.
Des criminels utilisent son existence comme menace.
Des enfants racontent quâelle dort au plafond.
Tout le monde connaĂźt Latrode.
Et quelque part, peut-ĂȘtre dans une foule, peut-ĂȘtre dans une auberge, peut-ĂȘtre assise Ă quelques mĂštres dâune personne qui vient prĂ©cisĂ©ment de raconter lâune de ses lĂ©gendes, une petite femme sans masque Ă©coute sans rien dire.
Personne ne la regarde.
Personne ne sait qui elle est.
Et câest seulement lorsquâun fil se tend dans lâobscuritĂ© que le monde se souvient de la rĂšgle la plus ancienne associĂ©e Ă son nom :
si vous voyez Latrode arriver, câest probablement quâelle a dĂ©cidĂ© que vous pouviez la voir.