I — Le Corps que le Ciel Refusa
Eld’var était née sans ailes — anomalie presque sacrilège parmi les Skayans.
Sa silhouette était puissante, taillée par l’ascension et la chute, par la pierre et la foudre.
Son corps portait les marques d’une vie arrachée au ciel : cicatrices profondes, brûlures anciennes, lignes pâles laissées par la foudre elle-même.
Ses cheveux d’argent, striés d’éclairs pâles, semblaient toujours flotter, même lorsque l’air était immobile.
Son armure — or pâle et argent — était gravée de spirales de vent et de filigranes célestes, non comme une prière, mais comme un rappel de domination.
Eld’var ne volait pas.
Elle tenait debout là où le ciel voulait la voir tomber.
II — Celle qui Négocia Jamais
Eld’var n’était ni juste, ni clémente, ni guidée par un idéal.
Elle était droite — comme la foudre, sans détour, sans compromis.
Elle ne croyait ni à la faveur du ciel, ni à son amour, car elle avait vu trop tôt ce qu’il faisait des élus : il les portait un temps, puis les laissait tomber.
Le ciel ment. Le ciel trahit. Le ciel choisit — et ce choix, Eld’var le refusa.
« Que le ciel se taise, s’il doit mentir. »
Là où les Skayans chantent avec l’orage — demandent, écoutent, interprètent — Eld’var ordonnait.
Non par orgueil, ni par désir de domination, mais parce qu’elle considérait le ciel comme un égal dangereux : quelque chose qui ne mérite ni confiance aveugle, ni adoration.
Elle n’était pas aimée du ciel. Elle ne lui parlait pas. Elle le pliait — avec la même rigueur qu’on plie une lame trop dure pour qu’elle ne se rompe pas au mauvais moment.
Pourtant, Eld’var ne voyait pas le tonnerre comme une arme. Une arme se manie pour vaincre. Le tonnerre, pour elle, était un serment.
Chaque éclair qu’elle appelait était une promesse tenue. Chaque frappe, un engagement irrévocable.
Elle ne gaspillait jamais la foudre : l’invoquer sans nécessité aurait été une profanation. La tempête devait répondre parce qu’elle devait, non parce qu’elle pouvait.
Guerrière née, Eld’var ne se battait ni par haine ni par justice. Elle ne cherchait pas à réparer le monde. Elle ne prétendait pas le comprendre.
La guerre était son langage, le sang versé son alphabet — non par cruauté, mais par lucidité : dans la bataille, les masques tombent, les mensonges brûlent.
Elle ne respectait qu’une chose : la force tenue. Pas la brutalité aveugle. Pas la violence gratuite. Mais la capacité à rester debout quand tout exige de plier.
Un adversaire qui tenait sa position méritait son regard. Celui qui fuyait ne méritait pas la foudre.
Et si Eld’var ordonnait au ciel, ce n’était pas pour écraser le monde, mais pour lui rappeler que toute puissance, même céleste, doit répondre à quelque chose de plus grand qu’elle-même : un serment.
III — La Montée, la Foudre et la Quatrième Chute
Dans sa jeunesse, Eld’var dut se battre plus que tous les autres. Non seulement parce qu’elle était née sans ailes, mais parce qu’elle était née seule.
Nul ne sut jamais ce qu’étaient devenus ses parents. Morts dans une tempête trop ancienne pour être chantée, ou partis sans se retourner — elle ne le sut pas davantage.
Il n’y eut ni deuil, ni explication. Seulement l’absence.
Chez les Skayans, le ciel veille sur les enfants. Pour Eld’var, il n’y eut que le vent froid et la pierre.
Sans ailes, le ciel se refusait à elle. Les siens la méprisaient — parce qu’un Skayan qui ne vole pas est une dissonance.
Elle répondit comme elle savait répondre : par la violence. Des os brisés. Du sang répandu. Le sien autant que celui des autres.
Chaque coup reçu devint une leçon. Chaque chute, une marche supplémentaire. Elle comprit vite qu’on ne respecte pas la douleur, mais ce qui survit à la douleur.
Lorsqu’elle fut assez forte, assez dure, elle gravit les plus hauts pics des Cimes Tempétueuses — non portée par le chant, mais à la seule force de ses bras.
Arrivée au sommet, elle ne pria pas. Elle ne chanta pas. Elle hurla.
Le ciel répondit. Il la frappa. Une fois — elle se releva. Deux fois — elle se releva. Trois fois — elle se releva encore.
À la quatrième, elle ne s’effondra pas. Elle ne cligna pas. Elle resta debout, brûlée, fendue, saignante — mais droite.
Ce jour-là, quelque chose se rompit. Les Skayans chantent avec l’orage. À partir de cet instant, Eld’var lui imposa.
Elle ne demanda plus jamais. Elle n’écouta plus les signes. Elle comprit que le ciel n’est pas un guide — mais une force qui teste, écrase et ment à ceux qui s’y abandonnent.
Elle se fit un serment : ne jamais laisser personne la regarder de haut. Pas un Skayan. Pas un ennemi. Pas même le ciel.
Elle devint la seule mortelle à donner des ordres à l’orage. Tout pouvoir en elle fut arraché, volé, conquis — jamais offert.
Alors la peur remplaça le mépris. Puis le silence remplaça la peur. Eld’var devint la Skayane la plus redoutée. Puis, sans proclamation, la Générale.
Non parce qu’elle était aimée. Mais parce qu’elle ne pliait plus.
Et le ciel, pour la première fois, apprit à ne plus regarder vers le bas.
IV — L’Art de Commander la Tempête
Eld’var ne maîtrisait pas la Parole de l’Orage comme les autres Skayans. Ils la chantent, la négocient, l’écoutent jusqu’à en deviner l’intention. Elle, elle commandait.
Ce n’était ni un don ni une affinité naturelle. C’était une contrainte imposée à une force qui n’aime pas être tenue.
Là où le ciel répond d’ordinaire à l’harmonie, il répondait à Eld’var par nécessité.
Son corps en portait la trace : brûlures anciennes, cicatrices de foudre gravées dans la chair, lignes pâles sur la poitrine, marques sombres sur le dos.
Chaque cicatrice n’était pas une blessure : c’était une preuve de résistance.
Eld’var était la seule Skayane capable d’invoquer un éclair colossal, continu — un pilier de lumière bleue et blanche tombant comme un jugement sans appel.
Et Eld’var ne tremblait pas. La tempête ne la submergeait jamais : elle la traversait.
Sur le champ de bataille, sa présence suffisait à réordonner le ciel. Le tonnerre suivait sa voix comme une extension d’elle-même.
Un mot bref, parfois un simple regard, suffisait à faire tomber la foudre.
Elle sentait le champ de bataille : où frapper, quand retenir la tempête, quand la libérer.
Elle combattait avec des os brisés, avançait malgré les brûlures encore fumantes — la douleur n’était qu’un bruit de fond.
Sans ailes. Sans prière. Sans égal.
Eld’var n’était pas une élue du ciel : elle en était la contrainte vivante.
Et tant qu’elle se tenait debout, la tempête ne pouvait pas se permettre de désobéir.
V — Le Chœur Brisé et la Dernière Foudre
Avant que le monde ne se taise, Eld’var fit trembler Elserath. Son nom précéda longtemps sa venue.
Il suffisait que le ciel change de couleur pour que la panique s’installe : la foudre n’était plus un hasard, mais une volonté dirigée.
Elle fit régner une terreur froide, méthodique — non par cruauté, mais par efficacité.
Des batailles furent gagnées avant même d’être livrées : l’orage bas, lourdement chargé, suffisait à briser les certitudes.
Elle fut aussi l’une des plus grandes artisanes de la destruction des Arches d’Astral, frappant l’équilibre fragile entre Chant et science à la racine.
Des Arches entières s’effondrèrent dans des tempêtes de verre pulvérisé et de lumière hurlante, laissant des cicatrices irréparables dans le tissu du monde.
Chaque Arche détruite affaiblissait la trame. Chaque victoire rapprochait Elserath du gouffre. Eld’var le savait. Elle continua.
Puis survint le Chœur du Silence.
Elle sentit le Chant se rompre comme un os dans la poitrine du monde. Les tempêtes moururent. La foudre cessa de répondre. Le ciel, pour la première fois, ne pouvait plus obéir.
Alors Eld’var appela la foudre une dernière fois, avant qu’elle ne s’éteigne à jamais.
Sa voix se mêla au vide — non pour le défier, mais pour le comprendre. Elle accepta la fin, et dans cette acceptation trouva la seule voie encore possible.
Son Chant lia les fragments du réel, scella les fissures laissées par les Arches détruites, et empêcha l’effondrement total d’Elserath.
Elle sauva le monde. Au prix de sa propre essence.
Son corps se dissout en lumière dorée. Une détonation muette embrasa le firmament.
« Elle ne monta pas au ciel : le ciel s’abaissa pour la recevoir. »
Ainsi naquit Eld’var, l’Éclair sans Ailes, dernière du Marteau Ailé.
Depuis, lorsque l’orage gronde sans nuages, lorsque la foudre frappe sans pluie, les peuples se souviennent : le ciel n’est pas seulement une force — il est une mémoire.
Et Eld’var y est gravée à jamais.
VI — Ce qui Continue de Marcher
Après son sacrifice, lorsque les cieux retrouvèrent le silence et que les Arches d’Astral cessèrent de brûler le monde, il resta aux Convergents une dernière dette.
Ils savaient qu’ils allaient disparaître. Ils savaient aussi qu’aucune parole ne pourrait contenir ce qu’Eld’var avait été.
Alors, dans les ruines lumineuses d’Altherion, ils forgèrent leur ultime chef-d’œuvre : la Danseuse aux Mille Éclats.
Ils prirent l’argent le plus pur, l’offrirent au dernier Feu d’Altherion — celui qui avait vu naître les Arches, celui qui s’éteignait avec eux.
La statue est immense, mais jamais écrasante. Elle ne domine pas : elle traverse.
Son corps d’argent vivant capte la lumière du ciel et la renvoie en myriades d’éclats mouvants, comme si chaque pas libérait un fragment de tonnerre apaisé.
Elle marche sans s’arrêter, indifférente aux frontières — comme Eld’var le fut aux limites imposées.
Elle chante, non avec une voix humaine, mais par une résonance profonde et douce : la Litanie du Tonnerre, un chant lent, grave, presque funèbre.
À chacun de ses pas, des larmes de lumière glissent de son visage d’argent et se dissipent dans l’air, comme un deuil qui refuse de se taire.
Les Nains eux-mêmes déclarèrent devant la Danseuse :
« Aucune œuvre née de la pierre et du feu ne pourra jamais égaler cela. »
Et les peuples murmurèrent sous les cieux d’argent :
« Qu’elle veille sur le monde qu’elle a sauvé. »
Eld’var n’est plus une guerrière. Ni une générale. Ni même une voix.
Elle est devenue une étoile, figée entre deux respirations : un éclair immobile dans la nuit du monde.
Mais parfois, lorsque l’orage hésite, le ciel se souvient encore de celle qui ne le pria jamais — de celle qui lui donna des ordres — et qui paya le prix ultime pour que le monde continue.
Alors, même aujourd’hui, le ciel obéit.